Le galet

Publié le par la freniere

Le futur, c’est aussi le vieux monde qui traîne dans son ombre, c’est le bras du passé lui faisant l’accolade. La mer, c’est aussi les noyés, les poissons morts de soif sous la quille des paquebots, les flaques d’huile et le plastique des bouteilles. Les avions, c’est la chiasse et l’urine dont ils arrosent les nuages, c’est l’essence qu’ils brûlent. La vue du paysage, c’est aussi le décor, les cubes de béton, la lueur des néons, les vitrines qui arrachent les yeux. La solitude, c’est l’autre qui refuse de parler, de regarder, d’agir, c’est le décès d’un ami, tous les noms biffés dans un carnet d’adresses, le silence des morts. Le désespoir, c’est la corde du pendu accrochée au plafond. L’espoir, c’est la même corde dont on retient le nœud avec les deux mains. La vie, c’est des milliards de femmes, d’hommes et d’enfants, des milliards de feuilles et d’insectes, c’est le départ et l’arrivée, c'est des mains pour retenir le temps, des bras et des jambes pour aimer, des paroles pour le dire.

 

Le monde, c’est un enfant, qui rit, qui pleure et fait ses dents, c’est sa mère qui le berce. Le monde, c’est ce que l’homme en fait. Un poète, ce sont ses mots, c’est un livre d’images, le bleu du ciel dont il découpe les oiseaux. Les fins de semaine à la mer, la cabane dans un arbre, le bécique d’enfant, c’est la toilette du cœur et celle du cerveau. La forêt, c’est le vent dans les feuilles, la course des tamias, les arbres condamnés à mourir, les glands tombés du chêne, les cerisiers sauvages. Chaque mot est un pas. Je marche sur la page avec des mots de cuir. La poésie comprend les choses bien mieux que la philosophie. Elle habite l’intérieur. Écrire, c’est raconter une histoire, faire saigner le cœur, c’est un jardin en fleurs de rhétorique, c’est ramasser ses yeux au bord du paysage, aimer la soupe chaque hiver, la salade en été. Le malheur, c’est le bonheur déguisé, un désespoir mal sapé, la blancheur d’un tee-shirt sur la saleté du corps, des chaloupes par-dessus des sandales.

 

Je ne sais pas comment dessinent Mia et Éloïse, mais sous le crayon de ma fille, avec sa petite langue sortie, un seul trait suffisait pour faire une forêt avec des troncs d’arbre, un seul cheveu reliait les têtes pour en faire une foule. Les dessins des enfants, ce sont des encres de couleur, des morceaux de puzzle, un peu d’azur et de verdure, des taches d’encre, des gants de gouache sur la peau des mains. Pour qu’ils fassent dodo, je raconte des histoires à dormir debout où les anges n’ont pas d’ailes, les fées s’habillent en salopette, les gnomes scient des bûches pour endormir le bois. La forêt, c’est la sciotte et le rabot, l’égoïne musicale, les stères de bois sec, le bois vert qu’on sculpte. Je ne compte pas les pieds, les syllabes, les mots. Je ne suis pas comptable du vocabulaire. Écrire, c’est ce qu’il y a avant, c’est la lecture après, c’est l’encre sur la page accouchant d’une phrase. Je renais lorsque quelqu’un m’embrasse. Je lave le passé avec du présent. Je rince les blessures à la lessive des caresses. Le futur, c’est demain, c’est l’espérance d’un baiser, c’est bâillonner le temps. La vie, c’est l’inconditionnel, c’est trop court ou trop long. Il faut tenir le coup, se tenir par le cou. Il faut savoir aimer quand les autres se tuent. La vie, c’est la leçon de choses, du brin d’herbe au sapin, partir à bicyclette, monter à pied sur le dos d’une colline, regarder l’horizon comme on voyait le monde sur les épaules de son père. Le jour tombe et s’accroche à nos rêves. Malgré les fourmilières et les essaims d’abeilles, est-ce possible de vivre à deux?  Je porte un pull tricoté par ma mère comme on bricole un cœur. Ses mailles sont serrée pour que je n’aie pas froid.. La vie, c’est con ou c’est miracle, c’est la guerre ou la paix, c’est l’histoire des hommes avec ses bons et ses méchants, c’est une poignée d’entrailles et de tripes à la main, c’est une poignée de mains, c’est la chanson que fredonnait grand-mère en arrosant ses violettes africaines. Aimer, c’est aimer malgré la maladie, aimer la mer sans bateaux, Noël sans cadeaux, aimer l’épine avec la rose, regarder l’autre à son insu. La vie, c’est un galet qui fait des ronds dans l’eau.

 

Jean-Marc La Frenière

 

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