Les odeurs du temps

Publié le par la freniere

Je plonge sur la page comme un pêcheur de perles, glanant de ci de là des pépites de rêve et des pépins de pomme. Mes narines éternuent dans les odeurs du temps. Je mélange à ma voix les traces d’ongle sur la pierre, les traces de doigt sur une vitre, l’encre séchée sur un registre, les mots sculptés sur une planche, ce qui change et demeure, ce qui chante ou fait couac. Les portes sortent de leurs gonds. Les belles de nuit s’éveillent avec le jour. Lorsque le fleuve atteint la mer, l’eau douce rencontre l’eau salée. Avec chaque fruit, une nouvelle histoire commence. Chaque jour change de date, de parfum, de chanson. Chaque pays change de langue. Chaque chenille devient un papillon. Chaque homme change de tête et de chemise. Dans la guerre des arbres, dans la lutte des plantes, dans l’espoir des bêtes, je ne suis qu’un témoin. J’arrose de rosée les crampes de la terre, les entrailles du monde. La chair se mêle aux os et les gestes aux mots. Qu’on me pardonne d’être si peu dans le combat des hommes. J’ai peur de perdre la mémoire. Il m’arrive de trouver des livres dans le congélateur, une pinte de lait dans la bibliothèque et ma souris d’ordinateur la tête prise au piège. D’avoir tant vécu, j’ai trop de souvenirs. Ma langue se noie dans la crue des paroles, le déluge des mots. J’ai besoin d’un lombric dans le magma verbal, d’un ver dans la pomme, d’une fourmi charpentière dans le bois des solives. Je voudrais créer de nouveaux mots, m’inventer une vie loin des vicissitudes. J’écris comme on remplit la gamelle d’un chat. Chaque croquette est un mot odorant la litière. Pour un chien, chaque arbre est une page. Chaque quartier est un livre. Chaque odeur est une phrase. Chaque village est une bibliothèque. De lampadaire en lampadaire, il lève la patte pour écrire. J’y traîne chaque jour mon odorat de chien et ma truffe de poète.


Jean-Marc La Frenière

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