Boire un café

Publié le par la freniere

Je regrette parfois de n’être pas croyant. Quand sonne l’élévation, j’imagine un Dieu qui entre en gare, un cheval au galop, des chrétiens qui se lèvent sur le quai et partent pour le ciel. Le cri fatigué de la vie, la basse coronarienne, le bruit des éboueurs se transforment en musique. Il pleut de l’encre et des images sur les routes en papier. Je n’ai pas peur de la mort. Je sais qu’une femme m’attends de l’autre côté de la vie. Elle me parle souvent dans les trous du silence.

Le soleil qui brille exagère. La gomme des nuages laisse tomber des miettes de pluie. Les bêtes s’abreuvent après l’averse. Les hommes sortent comme des escargots. Les vers frétillent dans la glaise. Les taupes dans le noir grattent l’humus humide. Les plantes ont soif quand il y a trop de soleil. Les fleurs s’étiolent quand il y a trop d’eau. Les pas débordent sur la route et creusent des ornières. Les nouvelles titubent sur les journaux du rêve. Il faut tout effacer avant d’écrire, mais il reste toujours de braises mal éteintes, des relents de tisons ardents, des mots croisés, des images mystérieuses. Il faut le déchiffrer, en faire de nouvelles phrases, mettre des mots en bouche, de l’encre sur la page, de l’âme dans l’hommerie.

Boire un café, c’est continuer de vivre. La songerie cuisine  des gâteaux aux anges, des dumplings aux bleuets, de la croustade de poires, un glaçage d’espoir sur un pain de misère, un peu de vérité nappée de blanc-manger, des pommes de tire aux joues rouges de honte, la houle bleu d’un jello qui se prend pour la mer. Les petits doigts de l’herbe, les poissons qui frissonnent entre les cuisses de l’eau, les galets sur la plage, les phrases sur la page, les bœufs qui paissent, les œufs qui disparaissent et se changent en tortues, la chemise des arbres, les truites de ruisseau sont mes frères et mes sœurs. La terre et la mer sont des mères. Le soleil est mon père.

J’ai eu trop faim dans une ville pleine de pains. J’habite dorénavant la campagne. Je peux faire un jardin et boire l’eau fraîche des ruisseaux dans l’écuelle de mes mains. J’ai envie d’écrire sur le cuir, l’écorce des bouleaux,  la peau des éléphants, la roche des montagnes, la glace des icebergs, les tables de bois blond, la babiche des chaises, la paresse des iguanes, le courage des truites qui remontent le courant, les grosses pattes de l’ours se moquant des épines. J’ai envie d’écrire sur le ciel, sur la mer et la terre, sur les murs des maisons, les alvéoles des ruches, sur la corne des mains, les cors au pied, les ailes des oiseaux. J’écris à l’improviste comme une averse pisse sans avertir. Le ciel se vide et les nuages urinent. On voit son slip quand le soleil se lève.

Je n’aime pas les mots monnaie, rendement, économie, profit. Je préfère les mots d’amour. J’aime la sève dans les arbres, la prière blanche de la neige, la musique tout près de mes oreilles, le sang qui coule des fantômes et leur redonne vie. Les fourmis du sommeil grignotent un peu de rêve. Les doigts du vent grattent la barbe de la terre, le crâne chauve du ciel. Je suis né pour aimer. Je voudrais consoler toute la douleur du monde, toute la misère des hommes.

Jean-Marc La Frenière

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