De l'amibe au photon

Publié le par la freniere

Quand les poètes rencontrent les hommes de science, il arrive que le monde ait du sens. Le contraire se produit lorsque les physiciens travaillent pour les hommes d’affaire. Je ne regrette pas le siècle où je suis né. Il y a de la beauté dans les failles du temps. Il arrive qu’un feuillage mécanique se confonde aux forêts, que le verre des buildings soit le miroir de l’homme. Je me surprends parfois à admirer les trains, les métros, les voitures électriques. Il y a loin du silex au roulement à bille. Le stylo glisse sur la page, faisant l’éloge du silence. Ce sont les croyances des hommes dont je me méfie, la religion, le capital, les trouvailles de guerre, les trucs de vendeur. Le monde est passé de l’amibe au photon, du microscope à l’astrophysique, du radeau de la Méduse au bathyscaphe électronique. Les extraterrestres sont un Père Noël. Il y a longtemps que les enfants n’y croient plus. Il n’y a que les adultes pour croire à l’existence de l’argent et prier le veau d’or.

Il y a longtemps que les Amérindiens le savent, quand il n’y aura plus rien à manger, il aura beau baiser la piasse et sucer des sous noirs, l’homme aura faim. Il y a plus d’une façon de visiter le désert, de traverser la mer, de caresser le ciel, l’écriture en est une. Sous la neige qui fond, les graines se préparent à germer. La sève se réveille dans le lit des racines. Les secondes éclosent dans le nid des minutes. Le soleil accentue le bleu des hortensias, des bleuets, des chrysanthèmes, des myosotis, de touffes de lavande et des bosquets de lin. Les brins d’herbe défient l’immensité. Des milliers de moutons paissent dans la prairie du ciel, des nuages de laine, des nuages de lait dans la tasse du monde, des éponges de ouate qui crachent de la pluie.

J’écris mal. Mes italiques passent de gauche à droite. Mes majuscules sont froissées. Je manie mal le galbe des jambages, la rondeur des o, la verticale des l. Les barres sur les t sont croches. Je dois tout réécrire. J’ai besoin d’un clavier pour me relire. On ne visite pas la mer dans un aquarium ni le cosmos dans un planétarium. On y imite le corail et les anneaux de Saturne. La précision des mots les rende plus vivants. Certaines villes sont belles. Les rues n’y sont pas grises et pétillent de braises. Une femme à la fenêtre embrasse les passants. Ses yeux sont comme des bouches. Je renverse mes rêves dans un verre à moutarde. Les cheminées s’appellent d’un toit à l’autre toit. L’enfance se promène en petite auto verte. La vieillesse applaudit la langue des pigeons. Le soleil rougit le teint blême du temps.


Jean-Marc La Frenière

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