J'ai peur

Publié le par la freniere

J'ai peur

Je mesure un mètre soixante-neuf, je suis bourrée d'alexandrins et de séries noires, je suis une femelle francophone de race blanche. Je ne veux pas être finie sans avoir commencé, je ne meurs pas en Palestine, j'ai encore en moi toutes mes douves et tous mes ponts-levis. Je suis déjà vaccinée et encore majeure. Je n'ai toujours pas de mails ; je hais les machines d'une haine primitive, féroce. Je suis une femelle préhistorique, toujours. je suis pourtant civilisée à en mourir et je porte un déshabillé de soie assez chaste, bien que suggestif.

Au marathon des dingues, on me dit la première. J'aime les parfums forts, les lourdeurs, les puanteurs et les vibrations bouillantes. Je crois parfois à l'amour. J'ai un appétit d'ogre pour l'amour physique, les baisers sur la bouche, les vits vigoureux, les doigts adroits et aimants. J'aurai bientôt un âge archi-millénaire : ils s'en foutent, elles s'en foutent.

Je ne pleure presque plus. Je ne sais pas dire si je crois en Dieu mais je ne peux pas dire que je n'y crois pas, ça n'a aucun sens. Je suis orpheline. Je scintille, je rue, je m'éteins, je suis malade, des nerfs et de tout. Malade d'amour pour le tout.

Je veux éviter la tentation de prendre exemple sur les animaux. Je chôme des jours entiers, je n'appartiens à personne et je ne suis personne.. De toute façon, je suis absente. Une âme morte en voie, peut-être, de résurrection.
Je hais les bourgeois, les mirontons mirontaines, je hais les chiards en poussettes avec l'air con et la vénération autour d'eux. Je suis méchante, foutez moi la paix, je vous donnerai des coups, je vous arracherai les yeux. Je suis voleuse, minable, glorieuse, méfiez-vous de moi.

Je dis je. Je,je,je. Mais je ne sais pas du tout qui je suis. Suis-je assez fière enfin pour être juste moi ?
J'ai peur.
(...)

Brigitte Fontaine

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