J'habite mes cahiers

Publié le par la freniere

Je me pends sur mes blessures, une corde de sang gravée autour du cou. J’ai trop mal dans ma chair. Je suis ce que je peux. Je peux ce que je suis. Je ne quête plus la lune. Je ne quitte plus le rêve. La mort de quelqu’un, c’est un peu de la nôtre qu’il s’agit. Je ne prête pas, je partage. Ce que l’on offre nous rend plus riche. Ce que l’on donne nous est rendu. Un jour où l’autre, nous habiterons un cimetière d’arbres morts, une mer amputée de ses bras, une terre de plâtras et de cendre, un ciel d’oiseaux blessés. Les mots sont un feuillage mangé par les insectes, une poignée de clous qui saignent dans un poing, des ronces, des orties, des épines protégeant les pétales et la douceur des fruits. Selon le paysage, le poivron et l’herbe de Provence, le poivre noir et le persil, le sel des larmes et de la terre, la cardamone et le cumin épicent la parole, l’humus taché de sang, les arbres abattus, les rives polluées. Les céréales précèdent le miracle du pain, la blancheur des hosties, le baptême du vin.

         C’est un corps que j’habite. Un cœur le réchauffe. J’habite mes cahiers, les murs de papier tapissés de mots noirs. Je parle comme on rit, comme on crie, comme on chie. Je mets du ciel entre les parenthèses. Je fais des vagues entre les lignes. J’ajoute des virgules à la mer, des cédilles à la terre. Je sème des vocables sur la page et le bois des épaves. Je dois tendre une oreille molletonnée pour assourdir les cris, sucrer le dictionnaire pour assouplir les mots, boire l’eau du langage pour assouvir ma soif.

Les bonhommes de neige qui ont soif de feu ne vivent pas longtemps. Ils fondent au soleil, ne laissant qu’une flaque, deux billes pour les yeux, une écharpe de laine délavée par le froid. La paille des épouvantails apparaît au printemps, avec les premières pousses, les bourgeons et la boue. Mon corps est une terre parcourue de racines, un fleuve plein de vagues, une lettre d’automne où les mots sont des feuilles.

Le monde colle à ma peau. Les gestes bougent dans le creux d’une main. Le temps est un morceau de ficelle, une image éphémère. La vie se promène de la cave au grenier. Vivre, c’est résister à la barbarie des riches et des puissants. Punir ceux qui résistent à Dieu et à l’argent, ne leur suffit pas. Il leur fait aussi tuer les enfants, les femmes, les enfants, ceux qui gardent la maison et sèment le jardin. Il ne leur suffit pas de faire la guerre, ils font sauter les écoles, les hôpitaux et les orphelinats. Les fous comme Trump et les Ayatollahs ne construisent pas de maisons pour la vie, mais des murs pour la mort, des murs de fusillés, des murmures de balles, de tombes et de bombes. Leurs mains fauchent une prairie de gestes.

Jean-Marc La Frenière

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