L'alambic du corps

Publié le par la freniere

Les papillons refusent de voler dans le cambouis et le brouillard chimique. Les oiseaux ferment leurs ailes. Une partie de l’être humain fait de l’autre un esclave. Quand la chaleur sévit, les chats cherchent de l’ombre et les hommes cherchent à boire. Le cœur monte à la tête et cogne contre les tempes. Avec le temps, l’alambic du corps transforme l’alcool en poison. C’est comme une balle dans la tête, deux trous rouges dans le cœur, une blessure aux poumons. Je dois cesser de boire pour rester vivant. Dans les villes bombardées, la poussière des décombres encombre les cadavres. Il y a des seuils qu’on ne doit pas franchir, des portes qu’on ne doit pas fermer, des yeux qui doivent rester ouverts. J’appartiens à la flore, à la faune, aux bêtes qu’on libère, à l’eau d’érable et aux larmes des saules. Chaque goutte de pluie creuse un petit cratère. À contempler la beauté du monde, je m’intègre au soleil, au paysage, à la musique du silence. Des parenthèses s’ouvrent et se ferment comme les dents d’un piège mordillant l’âme des choses. La réclusion dans le bois agrandit l’horizon. Pour Thoreau, Walden a pris la dimension du monde. Je parle avec les arbres autant que je me tais au milieu d’une foule. Chaque mouvement de bête, chaque vague sur l’eau, chaque courant d’air, chaque mot dans une phrase, chaque plume d’un ange, chaque poil d’un homme est un signe. Je les relie avec des mots qui s’adressent à l’humus, aux racines, à la cime, à la neige, à la boue. Chaque seconde n’est pas la réduction du temps, mais l’expansion de l’univers.

J’ai habité des ruches, des granges, des étables, des squats, des taudis, sur le quai d’une gare, la tablier d’un pont, les murs d’une cabane où viennent pisser les chiens, les chats et les ivrognes. J’habite une maison aux fenêtres ouvertes, avec des portes sans serrure, des vitres donneuses de lumière, de couleurs, de colombes. La solitude est un produit de luxe. Ma soif s’en repaît. Le plus petit insecte représente le monde. Sa carapace vernie protège une âme, celle des arbres et des étoiles, la petite âme humaine qu’agrandissent les mots. Une seule reine suffit pour des milliers d’abeilles, une seule ruche pour des milliers d’insectes, des milliers de fleurs pour un essaim de guêpes, des milliers de roches pour une montagne, des milliers de vagues pour un ruisseau, des milliers de nerfs pour le cou d’une chevreuil, des milliers de muscles pour le poitrail d’un éléphant, des millions d’hommes pour un pays, des milliers de gestes pour une main, des milliers de battements de cil et de regards pour les yeux. Des milliers de bêtes sont plus chères à mon cœur que des milliers d’adultes. Il y a des milliers de lettres dans le livre du monde, des lettres comme les feuilles d’un arbre, les gouttes de pluie, les plectrophanes dans une congère de neige, quelques mots pour aimer. Je guette la beauté d’une morte debout qui soutient mon échine.

Jean-Marc La Frenière

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