La langue de l'émotion

Publié le par la freniere

Avec mes doigts raidis et mes reins douloureux, j’ai du mal à déplier ma carcasse. Mon corps imite la barcasse enlisée dans la vase. À l’automne, les ormes s’ankylosent. Il y a longtemps que les hommes l’ont fait, emprisonnant le désir dans un coffret de banque et dessinant le ciel sur une carte postale. Devant l’adoration du capital et du veau d’or, il y a beaucoup plus d’êtres inhumains que d’êtres humains. Des iles de plastique ont remplacé les bateaux en bouteille. Les ruisseaux tirent la langue dans la gueule des collines. Les chasseurs tirent du gun. Les pauvres tirent le diable par la queue. La vie est faite de bouts de ficelle qu’il n’est pas simple d’attacher, de bouts de chandelle qui s’éteignent, de bûches mal éteintes, de bouts de route où l’on se perd.

Les yeux des nuages se remplissent de larmes. Il y a de la brume dans les lunettes du ciel. La langue de l’émotion lèche la peau du monde. J’embrasse la vie sur la bouche. J’arrache les rails au train-train quotidien. Certaines idées se bousculent dans ma tête, des idées noires, des phrases aveugles, des images délavées par le temps. Il faut souvent revenir en arrière pour aller de l’avant. J’ai vu sourire le voisin, un vieux cultivateur du temps des charrettes à foin, quand ses deux percherons belges ont sorti du trou l’autobus jaune plein d’enfants. Aucune dépanneuse n’y était parvenue. Le cheval-vapeur n’a pas la force d’un cheval. Les années n’y font rien quand le corps et le cœur sont en jachère. Il n’y a pas d’âge pour aimer. Quand la brume se lève, c’est l’imagination qui remplace les yeux. Il faut saisir la vie avec les bras du cœur.

J’apprends à lire dans les trognons, les pépins de pomme, les pommes à cidre ou à couteau, les arias, les ennuis, la chair de poule, les œufs de canard, les peaux de vache dont on fait des souliers, le skaï des minounes, le cuir des motards, les bielles des moteurs, les vis et les écrous, les boutonnières laissées par un surin, les boutons de porte, les boutons de nacre, les boutons de fleurs et les boutons d’acné, le serein du matin, la rosée des vents, le slang des saloons, l’argot des zincs et des bistros, le joual des tavernes, les trous noirs, les trous de bas, les trous de balle, les trous de cul, les trous de suce, l’écriture blanche de Blanchot, l’humour noir de Breton, les pas perdus, les passades, les passerelles, les paragraphes arrondis comme une femme enceinte, l’abécédaire des blessures, le dictionnaire des jurons, les images pour un aveugle, les bouts de route, le cœur à boutte, l’âme bandée pour un érable, une fleur, la nudité d’une fée, les étoiles du ciel et celles qui illustrent les coups dans les bandes dessinées, les coups de coude, les coups de cœur, les coups d’œil, les coups de gueule, l’apparition des korrigans, des lutins et des gnomes, la charge des années sur le dos et les reins, les sonneries d’horloge avant qu’ils ne se taisent, les cris des bêtes à l’abattoir, le dernier cri, le dernier souffle, le dernier râle, le dernier rôle, le piquant des orties, des craquias, des fraises, les épines et les roses, les ampoules dans les mains, les cors aux doigts, les chaînes aux pieds, le pied des chênes, des champignons, des cèpes, les petites flammes qui tremblotent à côté des néons, le plein d’espoir à côté du néant.

Jean-Marc La Frenière

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