La prison des morts

Publié le par la freniere

Certains jours, nous regardons le paysage avec les yeux crevés. Nous sommes des fantômes dans un asile stylistique, des revenants dans un monde sans pitié. Nous finissons tous dans la prison des morts. Je, tu, il. Nous, vous, ils. Quand je dis je, je ne parle pas de moi, mais d’un je multiple, un je universel. 3 ans, 15 ans, 50 ans, peu importe les années, on a l’âge de sa naissance et de sa mort. Les orgueilleux finissent par mourir de honte. Les humbles commencent par se taire. Le monde est un paquet de routes qu’il nous faut démêler, un habit dont les coutures craquent, une perdrix qui piète, la tristesse qui trisse, les aiguilles qui tissent, un paquet de fétus qu’attise l’incendie nervalien, le soleil noir de l’enfance dans les caprices du temps, le goût du pain et de la faim. Mon goût de l’obscur va de pair avec la lumière, celui des fantômes avec la chair des vivants. Je creuse des trous dans une cave ontologique, des fenêtres dans la nuit, une brèche dans le couvercle du cerveau. J’entends entre les hommes le clapotis du liquide amniotique et le silence des fœtus.

Je suis une mémoire, un rêve que le réel étonne. Je n’entends plus le cri du juif errant guénille guénille guénille, le bruit des éboueurs, la scie du menuisier, la voix des enfants s’évadant de l’école, le glissement du rêve sur le feutre du sommeil, celui de la plume bavant sur le buvard, l’engueulade des voisins, le rire de Michèle, leur petite fille rousse. Je rêve encore à ses cheveux de feu, ses yeux pers, ses petits seins naissants. J’écoute naître le matin dans le bruit de ses pas. L’âme est tombée bien bas, dans les bas-fonds du corps. La cervelle est une cuve où macère le cœur. Il suffit d’une phrase pour effacer les images de l’enfance. Les métaphores ressemblent à ma vie, avec leurs vieux mots et leurs lettres bancroches, leurs phrases aigües comme le dard d’une guêpe. Les mots se faufilent entre les lignes. Leur fantôme me tire par la manche et m’étire le bras. La joie de vivre se mêle à la tristesse d’être né.

Jean-Marc La Frenière

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