Le double

Publié le par la freniere

Si j’excepte le cas, très singulier et même impressionnant, du cher Pierre Bergounioux, qui parle exactement comme il écrit (et vice versa), je ne sais pas, parmi mes autres amis ou connaissances, d’écrivain qui, aussi grand styliste qu’il puisse être (et j’ai pour amis quelques « maîtres » incontestés de la langue), en fasse de même.
De même que Céline ou, dans un genre différent, San Antonio, forçaient la note du côté d’un « parler populaire » ou « argotique », qu’ils ne
pratiquaient pas, de vive voix, de façon aussi intensive que dans leurs écrits, nos fins usagers d’une écriture éblouissante s’expriment, à l’oral, comme vous et moi, si j’ose dire, laissant le raffinement et la subtilité du ton et du propos dans la soute où les attend leur bagage littéraire. Non pas que leur écriture serait une supercherie ou une coquetterie, mais parce qu’elle est la propriété d’un tout autre homme que celui qui vous dit, « Salut, mon cher Gil ! » ou, « Tu me passes le sel, s’il te plait ? », ou mille autres choses qui animent, et alimentent, le cours de nos conversations à bâtons rompus.
Cet autre homme ou cette autre femme, on ne saurait à vrai dire décider s’il est ou si elle est le vrai Untel, la vraie Unetelle, ou s’il, si elle, mène son existence à part, en quelque sorte en quinconce, à côté dudit Untel, de ladite Unetelle. Une sorte de double, celui que les Allemands nomment « Doppelgänger », qui est à la semblance de l’individu vivant, mais agit en quelque sorte ainsi qu’un clone qui aurait été détourné de sa vocation d’alter ego mimétique. Il est en fait plutôt l’être métamorphique, qui adopte non pas les couleurs du milieu environnant, mais, passagèrement (le temps de l’écrire) celles de son univers clandestin, s’exprimant le plus souvent a capella.
De certaines personnes, on dit, par exemple : « quand il a bu (ou quand il est en colère, ou quand il est ému, etc.), c’est un tout autre homme ». Eh bien il en va de même de l’écrivain, dans la plupart des cas : quand il s’embarque à bord de sa plume ou de son azertyuiop, il devient un loup de mer, un corsaire de la langue, un étranger au Monsieur Duchmol des communs bavardages.
Sa langue cesse d’être simpliste et minimaliste, soumise aux règles de la communication d’usage. Elle s’est défroquée et vit en ermite dans un espace qui lui est propre, exclusif, et qui l’englobe en entier, durant le temps d’une exploration visant à le faire accéder à l’illusoire Eldorado.
Alea jacta est et adieu vat ! A la fortune du pot ! Le voyageur solitaire s’embarque avec, pour équipage, ses vieux démons, ses intimes inconnus, dont il ne lui reste à espérer qu’une seule chose : qu’ils le resteront et mèneront leur barque à leur guise, tantôt cabotant, tantôt dans l’océan des tempêtes.
Notre écrivain aura pris langue avec lui-même, pour le meilleur et pour le pire.
Hardi les gars, vire au chapitre !

Avignon, ce 2 février 2020.

Gil Jouanard

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