Le silence (suite)

Publié le par la freniere

Quand on est enragé, il faut laisser le désespoir ronger son os. C’est comme un chien qui mordrait le malheur, un loup qui ferait peur aux hommes. Depuis que les tracteurs ont expédié les cheveux de trait à l’abattoir, les écuyères au cirque, depuis que le cuir des serpents sert à faire des sacoches, celui des crocodiles à faire des souliers, des robots muets remplacent les culs-terreux. Ils rongent leur dépit comme des obèses mourant de faim. Il ne reste sur le sol, entre les sillons et les traces de roues, qu’un peu de haine en putréfaction. Il y a quand même des éclaircies, des abattis, des accalmies, des pauses entre chaque massacre et chaque ornière chimique. Les bonhommes de neige ont une casserole sur la tête, une carotte pour le nez, des billes pour les yeux. Certains portent au cou un vieux foulard de laine. Les bonhommes sept heures ont les mains vides au bout de  leurs habits troués. Les épouvantails ont une bedaine de foin, un chapeau cabossé, les bras en forme de croix. Les oiseaux sans gêne viennent se poser sur eux. Habitués aux freins de camion, ils n’ont plus peur de rien.

La neige escamote les formes, voile les mamelons des collines, les alvéoles des abeilles, les aréoles des champs, le pénis d’un ruisseau. La nuit, les yeux penchent leurs parapluies de cils. Le sel des larmes assaisonne les paupières. Le silence passe comme un ange et repart aussitôt, laissant des plumes sur le lit. La neige tombe sans qu’on l’entende. Sans la pluie, sans le vent, sans l’oiseau qui traverse l’azur, sans la feuille qui tombe, que peut-on dire avec les mots? Sans ombre, sans lumière, sans le regard des hommes, sans les loups affamés qui hurlent à la lune, sans le chuintement minuscule des musaraignes, des caracoles, sans le vent déchiré par le bruit, que peut-on voir avec les phrases? Dans le plus grand silence, on entend quand même le sang dans les oreilles, les battements du cœur. On trouve toujours une île de silence sur l’océan des sons.

Il y a trop de strasse, trop de stress qui érode les nerfs,  trop de bruits,  les aspirateurs, les tondeuses à gazon, les sons du frigidaire, les sonneries de téléphone, le freinage des camions. Il y a trop de tintamarre, des sirènes aux klaxons, des crissements de pneus à la toux des embrayages, du cri des éboueurs au vacarme des poubelles. Prisonniers du bruit dans l’air vicié des villes, les citadins ont des trognes tordues, des yeux exorbités, un trop plein de vers d’oreille. Ils ont peur du silence. Ils vocifèrent et crient pour se faire entendre, mais ils n’ont rien à dire. Le passage des autos leur sert de berceuse. Ils compensent la surcharge des décibels par la prise de calmants et de barbituriques. Il faut vraiment vivre au milieu des arbres pour apprécier la vie. Le moindre pas d’insecte, le moindre mouvement de bête, le moindre coup de tête, le moindre coup de cœur, la moindre feuille qui bouge font partie du silence. Les oiseaux chantent et se répondent d’une branche à l’autre. Ils réveillent les fleurs. Le soleil ouvre son œil unique.

À cause des ultrasons et des basses fréquences, un univers sonore échappe à nos oreilles. Il nous faudrait avoir l’ouïe plus fine que celle d’un chien pour mieux entendre. Il n’y a qu’un pas de l’insonie à l’insomnie. Les machines au laser, les robots silencieux, les autos électriques atténuent le niveau sonore, mais provoquent la myopie par la multiplication des écrans. L’homme de demain sera aveugle et sourd. Sa cervelle grossit. Ses jambes s’atrophient. Ses doigts posés sur un clavier ne savent plus bêcher. Son corps est aux prises avec des gestes oubliés. De là certains tics et des tocs mémoriels. Il marche vers le puits sans connaitre la soif. Il boulange du pain sans connaître la faim. Moins l’homme sait penser, plus il a d’opinions. Les réseaux sociaux lui servent de défouloir. L’imbécillité y côtoie l’ignorance.

On sait maintenant que les nourrissons de cinq mois sont plus sensibles aux bruits et aux agents toxiques, que des sons proviennent de l’oreille interne, les acouphènes, les bourdonnements, les sifflements. Malgré tout, je cherche le silence. Il n’est pas surprenant de voir le monde tituber quand on sait que le centre de l’équilibre se situe dans l’oreille. J’entends un bruit venir de loin, un bruit de honte et de misère, un bruit de larmes et de silence, un bruit qui fait taire les armes. J’entends un bruit venir à moi. Un passé nébuleux taraude le présent, hypothéquant l’avenir. Devant le cri d’une buse, la force d’un érable, le poitrail d’un orignal, la course folle de l’eau, le corps et l’esprit font corps. L’âme et la chair, la cervelle et les mains se confondent. Chaque doigt est un crayon de couleur. Chaque jour est un dessin. Chaque ruche est un essaim de miel.

Mon cerveau, hérissé de mille antennes, capte les ultrasons de l’âme et les odeurs du bruit. Enfant, mes mains échappaient tout, mais j’apprenais plus vite que la pierre. J’écris comme une bête urine pour marquer son territoire. Je laisse une tache sur les pages, une odeur d’encre et d’alphabet, de pisse et de passion. C’est dans l’amour que se partagent les cadavres. Tous les masques finissent par tomber. Les rides se dévoilent à mesure. Les costumes en sortant des coulisses se mettent l’âme à nu. Le silence intervient entre les inconnus, chacun jouant son rôle sans même le savoir. Chacun se prend pour un autre. Un mouton se perd dans une meute de loups et n’en revient jamais. Une tortue course avec les lièvres et arrive première. Trop d’ides sont en proie au blocage cérébral. Trop de mots se perdent entre les lignes. Trop de phrases imitent le silence. On y entend les cris de ceux qui veulent vivre, les paroles perdues, les souvenirs sonores. Le silence d’un ascenseur bondé sent la sueur et l’homme. On y porte sa peau comme un habit trop court.

Jean-Marc La Frenière

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