Les verrous du réel

Publié le par la freniere

 

Le rêve fait sauter les verrous du réel. Les portes s’ouvrent en l’absence de gonds. Lorsque le temps n’a plus rien à conter, l’espace parle pour lui. Les idées flottent sur le roulis mental. Des fleurs poussent dans les articulations cérébrales. Quand la vie change d’habit et de destination, la mort n’est pas grave. Les boutons de porte et de chemise ont chacun leur histoire. J’écris comme le bouc se pissant sur le poil à la saison du rut. Les nuages louchent dans le ciel. Les fleurs se douchent sous la pluie. Les corps se touchent par les doigts. J’écris à coups de bêche parce qu’il faut creuser. Je suis un imparfait qui voudrait tout savoir et pose des questions Mes mots éclatent comme des fruits mettant l’eau à la bouche. J’écoute l’inaudible dans le bleu de l’averse, le vert du sainfoin, la glèbe de la terre, la poussière du pollen. Je touche l’essentiel avec un brin de paille. J’écoute le vent comme une feuille dans l’arbre ou l’absence de feuille. C’est moi que je cherche, l’enfant boudeur perché sur une branche, le même devenu vieux qui berce le passé.

Teuf! Teuf! Ce n’est pas le chant des moissonneuses, mais celui d’un vieux tracteur, une Farmhall 1941 rouge et jaune, avec sa petite roue sous l’essieu d’en avant. Il a été construit pour récolter le maïs. Trop versant, on a cessé d’en fabriquer comme on l’a fait pour les vieux quads avec trois roues. Thoreau n’avait pas de tracteur. Il labourait à bras comme un nageur de brasse. Le bruit du moteur me donnait l’impression de tricher. Je m’en servais pour squider les cordes de bois de l’érablière à  la grange. Chaque bûche me laissait des échardes comme des épines au cœur. Mes mains servaient de bol sous la champlure d’un ruisseau. La boussole de la soif avait l’odeur de l’eau. Dans le vert des vergers, je tendais mes bras à l’affût des fruits murs, les champs chargés d’épis, les roses armées d’épines. Je grafignais mes doigts aux aiguilles des cenelliers et m’éraflais les jambes aux tiges des rosiers.

Aujourd’hui, j’habite le village. Je n’ai plus droit au sel ni au sucre. Je bois du lait au lieu d’une ponce de gros gin dans un verre d’eau d’érable. Le temps des sucres est moins drôle. Même si mon véhicule d’infirme remplace le tracteur, je compte encore le temps sur la gorge d’un merle et les pas des chevreux. Même si on fait de la tire avec la sève des érables, des tisanes au chagga, des bûches pour le feu, on ne sort pas la hache du cœur d’un bûcheron ni la résine dans un nœud de bois franc. Je suis un fils de l’herbe et des galets mouillés, un cousin des torrents qui bavent à la gueule des collines et des rayons de soleil aux heures sans horloge. Je compte avec ma langue les raisins de la colère, les pépins de l’ennui, les trognons de pommes pourrites. Je change la lenteur des pattes pour la vitesse des ailes, les poils de chenille pour la soie d’un papillon.

Les phares prennent la place des lucioles. Google maps remplace l’horizon. Des milliers de bulles éclatent comme la voie lactée. Des planètes jacassent. J’apprends la vie par le sang, la route par les pas, l’écorce par l’aubier, le pain par les épis. Je flaire les racines sous le bitume des rues, les rats dans les calvettes, les poissons sous la glace. J’ai changé les teufs-teufs pour une basse électrique. J’ai mis des pattes à mon bolide. J’ai fait un animal de mes quatre roues motrices en ajoutant du rêve au lithium des batteries. Je me revois là-haut, précédé par un loup, fleurant tous les sentiers pour trouver des bleuets, un bâton de sourcier pour trouver l’eau secrète, parlant avec les arbres un langage d’oiseau. En relisant Walden, j’ai fait de mon appartement une cabane dans le bois. Mon lit déborde comme la paille d’une grange. Ma souris d’ordinateur a fini par s’y perdre.

Jean-Marc La Frenière

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