Mes lettres sont bancroches

Publié le par la freniere

J’écris mal. Mes italiques passent de gauche à droite. Mes majuscules sont froissées. Je manie mal le galbe des jambages, la rondeur des o, la verticale des l. Les barres sur mes t sont croches. Je dois tout réécrire. J’ai besoin d’un clavier pour me relire. On ne visite pas la mer dans un aquarium ni le cosmos dans un planétarium. On y imite le corail et les anneaux de Saturne. La précision des mots les rende plus vivants. Certaines villes sont belles. Les rues n’y sont pas grises et pétillent de braises. Une femme à la fenêtre embrasse les passants. Ses yeux sont comme des bouches. Je renverse mes rêves dans un verre à moutarde. Les cheminées s’appellent d’un toit à l’autre toit. L’enfance se promène en petite auto verte. La vieillesse applaudit la langue des pigeons. Le soleil rougit le teint blême du temps.

Petit ersatz de poète aux phrases si fragiles, je passe mes nuits à lire, à feuilleter le Robert, le Larousse et le Bescherelle des conjugaisons, à savourer Guillevic, Bachelard et Breton. Sur le titre d’un livre, une mendiante saoule quémande un peu d’espoir. Les voitures paissent le noir du bitume comme des vaches de fer. Chaque homme est une église de chair et d’os, de cartilages et de nerfs, de gestes et de paroles. Sa vie est une prière. Dès ses premiers pas, il poursuit l’infini. Avec ses premiers mots, il postillonne une salive littéraire. Ses crachats sont des phrases. La question du papillon a ses ailes pour réponse. On  peut tout faire dans la vie, même le rien. Je préfère le rien. Tout peut surgir de ce rien. L’écriture amène le sang de la campagne aux artères des villes, les couleurs dans les yeux des aveugles, les sons à l’oreille des sourds. Elle ouvre des portes qui n’existent pas et ajoute  la chair à l’ossature des idées.


Jean-Marc La Frenière

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