Naître à soi-même

Publié le par la freniere

Au terme de peu d’années, il ne restera rien. On se fait à cette idée, en aveugle et puis les yeux de plus en plus grand ouverts. Pourtant on rature encore d’où l’on vient, où l’on va, accroché à son lopin de terre et au galopin sans joie que l’on fut. Si on a savouré la drague drogue, adorant la stupeur quand l’amour naît, si on a même cru à une osmose avec certains êtres, tant la communion confinait au vertige ; si on a plus que rêvé d’un art de vivre au fond des ventres, d’une vérité qui fuserait par tous les pores – on a tenté le long terme et la solitude giboyeuse –, on n’a percé aucun secret. La vie, crénelée, reste crépusculaire. L’âge venu, on prend moins à pleines mains les bourgeons qui éjaculent, mais on s’enivre encore, à éternuer, à en avoir mal, des puanteurs sublimes de la terre en automne, quand on marche en forêt ou à la lisière des premiers labours. On porte le harassement des actes à jamais manqués, la voix perdue, à l’écart des meutes, sans garantie... L’égarement, c’est l’homme même. On ne peut guère habiter l’instant, simplement. La bise au ras de l’herbe du verger ou bien la brise, un vent de pluie pour la semaine, un fruit qui tourne dans la bouche, un amour nu – tandis qu’on peut enfin naître à soi-même –, c’est bien des plus simples choses, et du don de soi qu’on leur offre, que surgit le bonheur. La réflexion accable pourtant, il faudrait percer le mur de la raison, surtout quand les sentiments tourbillonnent comme des fumées. Mais c’est justement que, des années durant, on n’a peut-être rien donné, ou si peu, à personne. C’est ainsi, on est un homme, un petit homme.

Pierre Perrin

La Vie crépusculaire, Cheyne, 1996 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article