Quelques mots sur la page

Publié le par la freniere

Il faut mettre des lucioles dans le pot noir des nuits, des branches de lilas près du mur des latrines, quelques mots sur la page, ouvrir l’écale d’une amande, écrire je t’aime sur un billet perdant, coller un post-it sur la porte du frigidaire. Il ne suffit pas de faire semblant d’être vivant. À faire les cent pas dans une cage, on ne va jamais loin. Il faut développer l’horizon en jachère comme on le fait d’une photo. Les dents de la faim mordent comme un chien qui jappe dans son rêve. L’âme du cœur se développe dans l’enveloppe du corps. Ce n’est pas à la lettre qu’il prendre les mots. Ils doivent voyager, faire le tour de la terre, dessiner sur le crâne des toiles imaginaires, qu’ils sautent sur les hommes comme des chats siamois, qu’ils mettent les leviers entre les mains des nègres et les femmes aux commandes.

Pour l’homme qui aime, la rage se mêle à la douceur, la tendresse à la douleur, l’humilité du jour à l’orgueil de la nuit, les plumes d’ange au fil barbelé, le silence aux paroles, les lèvres à d’autres lèvres. J’ai besoin d’un point d’appui, quelques mots tendres, des baisers, des lunes de miel, des croissants de soleil, une fleur poussée dans un tas de fumier. J’ai besoin d’accolades et de poignées de mains. Les nuits sont vides sans fantômes. Les lèvres sont muettes sans amour à donner.  La lune signe le ciel d’une balafre d’argent. Le monde se nourrit de chaque homme. Devant tant de violence, il faut écrire des sonates au son des mitraillettes. Les orages couchent les roseaux sur un sol spongieux. La houle des oiseaux bave sur les nids. Le monde ne vieillit pas, c’est l’homme qui vieillit. Il faut ouvrir les tiroirs de l’espace, les corridors du temps.

La terre devient sale entre les mains des hommes d’affaires. Ils ont créé un marché de la viande, des légumes et des fruits, aseptisé le lait, le fromage et les cèpe. Ils ont tué les arbres pour cadastrer les steppes. Il fut un temps où les dents d’un râteau mastiquaient la luzerne et la paille des granges. Aujourd’hui, des tracteurs géants décalottent les champs, déshabillent les blés, déchaussent les ruisseaux. Les bécassines cherchent un lieu où déposer leurs œufs. Les cultivateurs finissent par se pendre, écrasés par le poids des dettes. On retrouve leur corps accroché à une poutre d’étable et tenant à la main leur dernière facture.

Je suis venu pour explorer les ruines, pour restaurer l’épave et retrouver les mots. Je suis venu gratter la terre et chatouiller le ciel. Tout en sachant qu’ils mentent, j’accroche des chromos aux murs de la mémoire. Ce n’est pas pour bouffer de la paperasse que j’ai tant de papier. J’écris des livres et des poèmes. Je marie le ciel avec la mer. Depuis que je suis libre de penser, des idées folles chassent les idées noires. Je me fous que les mots soient utiles ou inutiles, s’ils sont beaux à entendre. Les fleurs m’ont appris à sourire, les pissenlits à rire jaune. Je trempe mes yeux dans le paysage comme les doigts dans le bénitier. Regarder la beauté est une façon de prier.


Jean-Marc La Frenière

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