Alphabet

Publié le par la freniere

Nous avons des milliers de cellules, de neurones, de globules pour agiter deux mains, des milliers de regards qui nourrissent les yeux, des millions de gestes au bout des doigts, des milliards d’idées pour une seule cervelle, tout un essaim de nerfs pour une ruche de gestes. Les pensées de l’homme prolongent l’escalier, ses marches grises de poussière, ses rampes aux milles empreintes digitales, le bitume des ruelles, les sentiers végétaux. La sécheresse a fané la hampe des jacinthes, la tige des pivoines, le pivot des pavots, les semences étouffant sous les toiles d’araignée, le pointu des épines protégeant les pétales, les tatouages de l’âge sur une main humaine. On a beau reculer ou retarder les montres, on ne revient pas en arrière. Le temps est comme l’eau qui coule vers la mer, l’enfant qui court vers sa mère, les cheveux des fillettes dont les tresses s’allongent, la rivière qu’on longe.

L’eau gèle en hiver. Quand elle monte en été, elle aoûte les fruits. Je laisse l’alphabet dévorer la grammaire. Je détache la barque. J’abandonne les rames. Je laisse les mots dans l’appartement des phrases. Les moulins à vent tournent avec l’énergie du désespoir. Plus que la cessation du bruit, le silence est profond. On y entend craquer les os. On y entend battre le cœur comme un tambour de chair. On y entend le sang traverser les artères. À cause d’une maladie, on a abattu les ormes comme des hommes qu’on fusille. On a perdu le sens. On a perdu les sens. On a perdu les cendres du foyer. On a perdu le sang par toutes les blessures. Un immense arc-en-ciel se forme. Le soleil brille à travers les gouttes comme un prisme de couleurs. On y marche dans l’eau entre les rangées d’arbres, les allées du parc, les monuments aux morts, les moments de bonheur, les jours de tristesse.

Les lettres ont une personnalité propre ou parfois sale. Le x est anonyme. Le z est un hurluberlu, un zéro de conduite, un zébu, un zéphyr, un zouave. Le m a un jumeau manchot, le n. Il y a d’immenses partouzes dans leur appartement, des garden-parties sans grosses légumes. Le l est une aile d’oiseau, un élytre d’insecte. C’est un acrostiche, un accordéon, un accord de musique. Le p pétille, pétarade, pète et se répète. L’o est un os dans la soupe, une oriflamme, un orifice. Le d est trop soul pour marcher droit. Il est un p à l’envers. Les majuscules se marient avec les minuscules. La lettre fait des pieds et des mains. La lettre chante et nous enchante. Le j est comme un chien qui jappe, un juge sans jugement, une jupe fendue comme les lèvres du sexe, le jeu des saxophones, les saxifrages qui éclosent. Le f a des fleurs à la bouche, des fesses dans le dos. Le t a le torticolis en traversant la rue. J’entends des gémissements dans le s du silence. Le v a le vertige sous les verres des lunettes. C’est une lettre verbale. Le y est une lettre bancale. Il tient en coupe sur un pied de cristal. Je trace ma route entre les lettres. Je me retrouve à travers elles. Les lettres se mêlent aux vociférations. Elles côtoient la rumeur et les bruits de chacun. Les lettres sont des bêtes nourrissant l’alphabet. Au magasin des livres, les lettres se déguisent en personnages, gnomes et lutins dans les contes d’enfant, automobile remplaçant la charrette. Les plantes voient en nous des bourreaux. Je les vois comme un enfant. Quel esprit anime la lumière et fait de l’ombre sous les arbres? L’air qui passe à travers les barreaux, j’y accroche des mots. Lorsque la bouche se tait, ce sont les yeux qui parlent.

Jean-Marc La Frenière

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