Dans la maison qu'on quitte

Publié le par la freniere

Je ne veux plus qu’on m’embrasse. Je ne veux pas d’autres dieux. L’âme s’est retirée de l’homme. Les lèvres sentent la mort. Le rire se mêle aux excréments. Je ne veux plus d’adieux dans la maison qu’on quitte. Je ne veux plus de feu, l’homme de bois transformé en tison, les idéologies en barreaux de prison. La main qu’on tend n’est qu’une livre de chair dans la gueule d’un fauve. Les chercheurs d’or ont remplacé les chercheurs d’âme. Des pieds jusqu’à la tête, des cordes vocales jusqu’à la voix, des reins jusqu’à la queue, l’homme porte en lui sa propre usure. Je ne veux pas qu’on sème des orties dans ma cour. Je ne veux plus qu’on pose des hosties sur ma langue. Le ciel disparaît quand les étoiles s’éteignent. La colère se mêle au dialogue des sourds. Je ne veux pas des paroles trompeuses, des rides sous le masque, des ruisseaux prisonniers de la source, des engelures au cœur, des enfants de plus en plus vieux. Il ne faut pas confondre les yeux aveugles avec les yeux qui dorment, les dieux qui pleurent avec les hommes qui prient. La marche quelque fois est une chaussure qui fait mal, un grain de sable dans l’engrenage, une poussière dans l’œil. Un jour ou l’autre, tous les enfants deviennent des démons. Tous les amours finissent dans la haine. Je ne veux plus qu’on m’aime. Je ne veux plus écrire. Mon stylo devient lourd. Je ne veux plus d’amande dans la gangue du temps. Je ne veux plus de chants ni de chantage dans la rumeur des mots. Je ne veux plus d’enfants qu’on enrôle de force, de matricides, de parricides, d’infanticides. Les oiseaux de mauvais augures nous ont menti. Les couleuvres lovées entre les cordes de bois n’empoisonnent personne. Leur morsure est bénigne. On ne meurt pas sous un balai de sorcière, une échelle ou le passage d’un chat noir. Ils font corps avec la poussière du pollen.

Il faut passer de la haine à l’amour, du désespoir à l’espoir, de la détresse à la tendresse, du grain de sable au grain de la voix, du grain de sel au grain de la peau, de la graine à la fleur, des souvenirs antiques aux changements du présent, de la parole au geste, du silence à la voix, de l’épine à la rose. Il faut tourner la page, remplacer le calice des églises par la calice des fleurs, déjeuner de rosée et dîner de pollen, faire monter la sève au thermomètre d’un arbre et rêver le réel, laisser le vent souffler sur les bougies et l’âme déborder dans la vasque du corps.

Après tant d’angoisse, il faut écouter battre le cœur du monde, traverser une forêt de pins, respirer le parfum entêtant de la menthe, agiter les galets d’un ruisseau, en mettre dans ses poches comme un trésor d’enfant. Je cherche un synonyme pour le goût des fruits, la sonorité des bruits, le grondement des moteurs, le cillement des insectes, la maigreur odeur des herbes, la présence du rêve dans la mémoire humaine. Je me nourris de couleurs et de signes. Une lampe derrière les yeux éclaire les images. Je cherche la musique dans le bruit mat des gouttes, leurs éclaboussures hypnotiques, le play-back de la pluie. L’eau du ciel renverse le flacon des odeurs. Je peux être une abeille, un doryphore, un papillon, sentir la fleur sur une bouse de vache. Il me suffit de quelques mots, de prolonger la parole des plantes, de téter la cervelle comme les pucerons. Le mot caresse écrit sur du papier ne vaut pas la chaleur d’un sein. Il n’y a pas une phrase qui remplace la vie, un seul mot qui remplace l’amour. J’ai les mains pleines de cambouis, mais je n’ai pas de moteur. Je respire le crottin, mais je n’ai pas de cheval. Je n’ai que des mots qui sentent l’encre et le papier. La pluie remue dans le jardin du ciel. Chaque goutte creuse une petite crevasse en atteignant le sol.

J’ai changé tant de fois de maison, tant manié des cartons et de boites. Tant de fois la ficelle, les feutres, le papier d’emballage. Vingt fois j’ai changé d’adresse, remballer mes affaires et replacer les livres. J’ai égaré des choses et perdu des valises. J’en ai retrouvé d’autres. Chaque fois j’ai voulu faire du neuf, faire un dessert avec un œuf en séparant le blanc du jaune. Je n’ai fait qu’une omelette, des crêpes, du pain perdu. Le stylo remplace l’ustensile, le fouet, la cuillère. Le papier sert de bol, l’encrier de carafe. Je n’ai plus vingt ans depuis longtemps. Je me suis fait une carapace. Je transporte ma maison comme les tortues, les escargots et les bernard-l’ermite. Je suis entouré de tous les paysages traversés, les belles chansons plein les oreilles, les yeux ouverts sur le décor de l’enfance, le souvenir des seringues accompagnant l’acné, des pavés lancés au milieu des émeutes, la main de fer dans un gant de velours. L’ombre charrie l’écho des pas et des odeurs. Les doigts de l’herbe sous la plante des pieds, les brindilles entre les orteils ont remplacé la poussière des meubles et des toiles d’araignée. Un fil d’Ariane se faufile entre les mailles du filet.

Je cherche quelqu’un à mettre dans mes bras au lieu d’une phrase entre parenthèses, une caresse à la place d’une métaphore, une peau remplaçant le papier, une main humaine à la place d’une image. Mon âme est une eau calme sans poissons de surface, rien que de la flotte où bougent des brindilles, des algues, des friselis d’écume. Je veux refaire le monde par la main qui écrit, la plume qui dessine, mais je m’embrouille dans les mots. Je dérape sur l’encre et les taches d’essence. Une vingtaine de livres, des centaines de pages, des milliers de mots ne guérissent pas d’un seul amour perdu.


Jean-Marc La Frenière

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