Devant un feu de bois

Publié le par la freniere

J’ai encore peur la nuit. La lumière au bout du corridor n’est qu’une lampe électrique ou le début de l’aube. J’accorde mes pieds aux pas de la rosée. Je ne sais pas pourquoi toutes mes tasses ont deux anses. Une tasse reste la même pour un droitier ou un gaucher. Je comprends cependant que la femme ait deux hanches, qu’il n’y ait qu’une seule anche au bec d’une flûte. Je vieillis dans une chambre où je ne suis pas né. Ce sont les années mortes qui me suivent dans l’ombre, un temps d’objurgation et de révolte. J’appartiens à l’absence, à la béance, au doute. J’étais fait pour aimer. Aujourd’hui, je vis seul. Moi qui rêvais plus jeune d’arracher les barreaux d’une cage, j’en suis réduit à scier les barreaux d’une échelle, à défoncer les portes dont j’ai perdu la clef. Phénix déplumé, je brûle dans les cendres comme un maigre tison.

         Je ne sais plus ce que je disais quand je parlais à Dieu. J’ai oublié les mots, les prières, les sacres. J’ai peur que mon visage en perde la mémoire, que mes regards s’embrouillent, que le chant des sirènes me fasse la sourde oreille. Je dis oh et personne ne sursaute. Je dis oui et c’est non qu’on entend. Tous mes trains restent en gare et mes bateaux s’amarrent. J’étais heureux parmi les fleurs, les plantes, les bêtes, les forêts. J’écoutais le langage des sources et d’un vagin en joie. J’ai pris du poids avec le temps. J’ai des ailes trop lourdes pour voler. Je dessine les anges au lieu de les toucher. L‘ensemble des nuages fait sourire le ciel. Un fond de bonhommie embrase les joues rouges du temps comme le nez d’un ivrogne. Un arbrisseau soulève ses menottes. Il  imite en vain les grands bras du chêne, les pattes de table, les poutres des étables. Je parle avec les plantes. Elles aiment nous écouter. Elles nous savent très seuls. Il faut interagir avec les limbes et les folioles, les racines et la cime des arbres.

Passionné par la forêt, j’essaie de comprendre les plantes comme elles comprennent la faune. Il faudrait que l’écologie remplace la finance. Je compte sur mes doigts comme un arbre compte sur ses branches. Tout se passe dans les tripes. On graisse l’engrenage du cœur à l’huile des sentiments, au lubrifiant des émotions. Pour le chat, la souris devant lui est à l’état de rêve tant qu’il ne l’a pas mangée. C’est pareil pour la proie dans le regard de l’aigle, le renard et la marmotte, le lièvre devant l’homme et l’œil d’un fusil. Est-ce que la soif chante dans la gorge du désert et le bateau dans la tempête? Est-ce qu’on chante la mort devant un feu de bois? Qui met la table pour le pain, qui trouve la route pour le pied, qui couche dans le lit des rivières, qui tricote les mailles, qui éclaire une maison sans lampe? Qui sourit dans le verre, qui pleure sur la vitre, qui tousse dans le poivre, qui met le sel dans la soupe? Suffit-il de manger une poignée de fraises, tourner la poignée de porte, d’ouvrir les fenêtres, d’hennir dans l’écurie où aucun cheval ne vit, de prier dans une église où les Dieux sont absents? Suffit-il d’ouvrir la bouche pour que bougent les mots?

 

 

Le soleil se cache derrière les nuages. La verticale se couche sur la ligne d’horizon. Je berce avec mes mots les sourires assis sur les genoux de la terre, les cailloux qui roulent sur la marelle du temps, les grelots qui bougent dans la poche des vaches. J’écris des lettres délabrées avec les syllabes d’un vieil abécédaire. J’ouvre la bouche vers le ciel pour boire les nuages. L’eau du cœur débarbouille le corps, décrasse le vivant, décarcasse l’ossature du temps. Les sentiments dessinent un paysage mental. Je m’arrête pour pisser. La nature se soulage. Les poils se hérissent sous la fraîcheur du vent. Les idées tendent et distendent les nerfs, les muscles du cerveau. Tout bouge soudainement. Tout s’anime, de la vermine sur le pelage d’une bête aux grincements des dents, du silence des sources aux borborygmes d’évier, du sel de la mer à l’eau de vaisselle, de la chaleur du lit à la rosée de l’aube, du clapotis des tripes au discours de l’homme

Jean-Marc La Frenière

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