Le cervelle des oiseaux

Publié le par la freniere

De la cervelle des oiseaux aux puces électroniques, je peine à comprendre le monde. Les fruits décomposent leurs sucs. Les tripes font de même. Les intestins gargouillent. Chaque seconde travaille à fabriquer la mort. Le temps perd son sang, sa sueur, son sens. Les jambes s’étirent jusqu’à former des routes. J’ai laissé en moi mes cadavres d’antan, mais j’ai gardé vivant un squelette d’enfant. J’agite mes deux mains parmi les ossements. Les oiseaux sont des fleurs en vol. Les dents du mais sourient à travers les épis. Ma vie n’est plus que quelques mètres de plancher, les yeux d’une fenêtre, les pattes de chaise, les bras d’un fauteuil, les bâillements d’un verre vide, une cour baignée d’ombre, deux ou trois personnages qui cognent à la porte, le monde entier cordé entre deux appuis-livres. Mon pays est au fond d’une armoire. Les  cent pas de ma chambre au salon sont mon seul voyage. Le temps est un oiseau qui parle avec le vent. Au théâtre des vies, on franchit sans payer la porte de la mort.

Des fourmis passent le balai entre les voiturettes de fraises et les casseaux de ronces. C’est comme une miniature sur la tête d’une épingle, un trou de suce entre les parenthèses, une goutte de pluie sur la tombe des feuilles, une perle de miel dans une ruche d’abeilles, une pincée de pollen dans un essaim de fleurs, la frontière d’une virgule dans le pays des mots. Je tourne en rond vers le néant ou l’infini. Je grimpe ou descend de la falaise ou l’abîme. Je me cherche en chacun, mais je ne trouve rien. Il y a entre les mots des fantômes de phrases. Les jours sont ponctuels comme des ouvriers. Les minutes en bleu de travail remontent les horloges, graissent les gonds d’une porte, repeignent l’arc-en-ciel. Je lave les idées noires dans ma tête de cruche, colore les nuits blanches, sème la graine parmi les cendres. Je fais monter le fruit dans sa bogue d’écorce.

Tant qu’à perdre ma vie pour la gagner, je préfère flâner au lit, arroser le jardin, me bercer sur une chaise, nourrir les pigeons. On ne court pas avec des pattes de table. Ce ne sont pas des jambes d’athlète. Citoyen des feuilles, j’habite la forêt. Je tends les arbres quand ils tètent la sève. Je suis le frère de la nuit, le cousin de la pluie, le pêcheur d’illusions, le laboureur de l’eau, le pousseur de charrue dans la terre des pages. Je prêche l’évangile des pierres, le missel des fleurs, le livre des oiseaux, le florilège du cœur. Je perçois l’infini par les antennes des insectes, le bruit des galaxies par les yeux des étoiles, la rumeur des choses par la paume des mains.

Jean-Marc La Frenière

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