Le sexe des fleurs

Publié le par la freniere

Je plonge dans l’eau de vie et bois la mer comme une éponge. Les gouttes de pluie grimacent sur le dos des fenêtres. Le paysage fume comme de l’eau sur la cendre. Au lieu de coucher l’amour sur une planche à clous, je sculpte des vocables. J’avance des hommes sans maison aux lunettes sans foyer, de la beauté des enfants aux vieux fripés sur un lit d’hôpital, de l’inexistence de Dieu à la faiblesse des hommes, de la bonté des plantes à l’usure des âmes. Mes gestes quittent mon corps. Je ne suis tout entier qu’une bouche. Je monte et descend dans la marée humaine.

         Je vole une Joconde dans le musée mental, une réplique de Shakespeare dans le discours des choses, un ver de Cadou dans un verre de pastis. Je vis du pain des mots comme des gueux survivant dans une maison en ruine, des clochards avinés dans un squat d’infortune, une âme qui s’échappe d’un corps trop petit. J’avance avec les pieds chaussés de caresses, les yeux plein d’eau, la bouche pleine de mots. Tout brûle dans la chapelle du cœur. L’homme rature les pages avec du noir, les villes avec des traces de bitume, la mer avec des flaques de cambouis, l’enfance avec des claques sur la gueule. Les cadavres des mots survivent dans la bouche. Les vers se nourrissent des cadavres des morts. Il suffit d’un r pour faire un mort avec un mot. Chaque parole régénère la langue. Chaque phrase engraisse le silence.

Les gestes sont plus sûrs que les prières. Le sang ne ment jamais quand il parle aux seringues. Je suis partout où l’on a mal, dans le flot lacrymal et le sang des blessures, les bras sans main, les yeux crevés, les poings sales qui cognent sur la porte, les corps éventrés par les tirs en rafale, les jambes raccourcies par la guerre. Des milliers d’amours font l’ascension du cœur. Des amours sales se mêlent à l'amour-propre, les nerfs à la cervelle, les cicatrices à la peau. Il est difficile d’embrasser l’infini sur la bouche, de mourir sans peur, de vivre sans souffrance.

Je suis semence, fleur et fruit. Je suis l’œuf et le nid, la plume et l’aile d’un oiseau. Le chant du monde remplit la cruche des insectes. Les escargots feuillettent l’humilité des choses. Les longues oreilles du lapin capturent le silence et la stridence des cigales. Chercheur d’absolu, j’ai de l’herbe dans la voix. Prisonnières des racines, les taupes voient les pays en miniature et tracent dans l’humus des tunnels de lumière. Les pommes se souviennent des parfums du verger et gardent sous la peau le goût de l’infini. À chaque coup d’aile, les oiseaux vibrent dans le vent. Quand il regarde les nuages, les yeux de l’homme prennent la couleur du ciel. Les arbres nous saluent. Les orteils de l’herbe nous chatouillent les pieds. Tout nous parle, des galets de ruisseau à la gravelle des routes, des poils de fourmis aux ailes de papillons, du fruit au cœur de sève à la rosée de l’aube, de l’or des poussières à l’ombre des collines, des nids sonores au silence des pierres, de la fraîcheur des fruits aux araignées velues. Contrebandier des mots, j’y glisse entre les joncs humides comme un stylo sur du papier, un stylet sous la peau. Depuis l’air des jardins jusqu’à l’étal des marchés, l’ananas se hérisse entre les olives noires, les bananes et les banians d’Afrique. Je cherche un florilège dans la bibliothèque des plantes, un bouquet de pensées, un recueil de poèmes. Je lave avec des mots la poussière des pages et la crasse du temps avec un peu d’air pur. Le sexe des fleurs déchire ses langes de limon. Les insectes cousent la chemise de l’herbe. Le vert des grenouilles chante dans la chorale des étangs. La sève rit dans la colère du cactus. Le sherpa des nuages escalade le ciel. La jeunesse est cachée dans la moue des visages et la boue des mirages. La glace en hiver est une sculpture de l’eau dont les patins sont le burin. L’or du soleil se pose sur les épis de blé. Le chant du coq résonne entre les cloches à vache et les bélières des moutons. Les nénuphars sur l’étang montrent leur face de noyés. Sur le pupitre de la terre, le soleil récite sa leçon de lumière. La vie est belle quelque fois. Les yeux le voient. Les oreilles l’entendent. Les mains soulèvent la ligne d’horizon.

Jean-Marc La Frenière

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