Le temps

Publié le par la freniere

Le temps est un être vivant qu’on nourrit de souvenirs, un gnome qui sourit, le rictus d’un gnomon. Ce dont on se souvent est souvent un mensonge. Les gestes  bougent au bout des bras dans l’estuaire des mains, l’espérance des pas au bout des jambes. Le matériau des mots est le temps. On empile les souvenirs comme des briques. J’habite la maison des années, de l’éphémère à la durée. Le temps qu’on articule est le même qu’on balbutie. L’écriture est une forme d’ascèse. Du dicible à l’indicible, du connaissable à l’inconnaissable, de l’atome aux planètes, de la brindille aux météores, les métaphores sont un piège. Les phrases emprisonnent le temps.  Les mots s’échappent de la cage des pages. De la tâche d’encre aux signes typographiques, les mots sont des sons, des couleurs, des lignes. Le temps de la conjugaison métamorphose la mémoire.

L’écriture qui nous rapproche du monde nous en éloigne aussi. Des milliers d’au secours unissent leur solitude. La lumière dévoile les vérités de l’ombre, les axiomes du secret. Les mots sont comme un vin nouveau qu’on débarrasse de ses dépôts. Des papillons se posent sur la blancheur des pages. Il a fallu du temps pour façonner le visage, mettre les yeux, les oreilles, le nez, la bouche dans la même face, remplacer les antennes et le faciès lémurien par la gueule du primate. Le visage est le miroir de ce que nous devenons. Chaque visage porte en lui tous les visages du monde.

Les mots sont les seules frontières entre l’état mental et le pays réel. La sobriété est une forme d’ivresse. Le temps du corps est lourd, lesté de sang, celui de l’âme léger comme un feu d’aromates. Quand j’écris, je passe d’un seul mot de l’immense à l’infime. J’écoute la prière des insectes dans l’église de l’herbe, la messe des cigales dans la cathédrale des brindilles. Nous ne sommes jamais seuls. Des milliers d’insectes nous entourent. Des chants d’oiseaux entrecoupent les phrases comme des virgules ponctuant l’écriture. Des herbes crissent sous nos pieds. Les insectes stridulent et les grillons s’obstinent. La terre émet des milliers de vibrations. De la lumière des étoiles à la lueur des quasars, le ciel émet des milliers de messages. La sueur se mêle aux parfums invisibles.

 

Jean-Marc La Frenière

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article