Les temps du verbe

Publié le par la freniere

Les arbres bougent sous les vêtements du vent, leur tronc musculeux, leurs nerfs comme des nœuds, les grives dans les branches, la sève des racines comme un sang transparent. La clef du regard cliquète dans la serrure des yeux, ouvrant le paysage. Les gestes se prolongent dans le mouvement des lèvres, l’espoir des jouets dans les mains des enfants. J’écris, la langue entre les dents, les choses entre les doigts, le tacet musical entre les notes noires ou blanches, la chair sous la langue, l’épiderme des caresses entre les lignes de la main. L’espace gesticule entre les bras du temps. La lumière se cache dans les tiroirs de l’ombre. La poupée de l’air se berce dans le hamac des mots. S’il reste un jour à vivre, nous en serons la durée. L’espace est trop petit pour un si grand amour. Je garde l’infini à portée de la main.

La terre tremble sous la tenture du ciel. Les fruits recrachent leurs pépins. Penchant ma tête sur la pierre, je m’endormais dans l’herbe. J’explorais de la main le ravage des chevreuils dans le verger sauvage. Ce n’est pas de  la terre que viennent les rivières. C’est de la pluie, du ciel, des nuages. Je vis avec ma tête en feu, ma poitrine en folie, les bras en croix, une poussière dans l’œil et l’engrenage du cœur, les deux pieds dans les plats, les yeux en face des trous, la chemise des mots boutonnée de travers. À vingt ans, je me prenais pour Dieu. À trente ans, je me croyais déjà vieux. En amour, je croyais être deux. Lorsque j’étais enfant, la maison grandissait. Aujourd’hui, je me cogne au chambranle des portes. La chambre est trop petite, les fenêtres étriquées, les songes mal attriqués, les idées noires et les nuits blanches. À quinze ans, je m’habillais de rêves. Aujourd’hui, j’en recouds les lambeaux avec un bout de crayon. Je cherche la lumière sous les loques du temps. C’est ma voix du présent qui conte le passé. L’existence se conjugue à tous les temps du verbe.

J’ai encore peur la nuit. La lumière au bout du corridor n’est qu’une lampe électrique ou le début de l’aube. J’accorde mes pieds aux pas de la rosée. Je ne sais pas pourquoi toutes mes tasses ont deux anses. Une tasse reste la même pour un droitier ou un gaucher. Je comprends cependant que la femme ait deux hanches, qu’il n’il n’y ait qu’une seule anche au bec d’une flûte. Je vieillis dans une chambre où je ne suis pas né. Ce sont les années mortes qui me suivent dans l’ombre, un temps d’objurgation et de révolte. J’appartiens à l’absence, à la béance, au doute. J’étais fait pour aimer. Aujourd’hui, je vis seul. Moi qui rêvais plus jeune d’arracher les barreaux d’une cage, j’en suis réduit à scier les barreaux d’une échelle, à défoncer les portes dont j’ai perdu la clef. Phénix déplumé, je brûle dans les cendres comme un tison renaît.

Je ne sais plus ce que je disais quand je parlais à Dieu. J’ai oublié les mots, les prières, les sacres. J’ai peur que mon visage en perde la mémoire, que mes regards s’embrouillent, que le chant des sirènes me fasse la sourde oreille. Je dis oh et personne ne sursaute. Je dis oui et c’est non qu’on entend. Tous mes trains restent en gare et mes bateaux s’amarrent. J’étais heureux parmi les fleurs, les plantes, les bêtes, les forêts. J’écoutais le langage des sources et d’un vagin en joie. J’ai pris du poids avec le temps. J’ai des ailes trop lourdes pour voler. Je dessine les anges au lieu de les toucher.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

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