Les yeux des autres

Publié le par la freniere

Nous arrivons au monde avec un visage de vieux, le corps plein de rides humides. Bien avant de parler, l’enfant est une bouche qui tète. Il y a toujours une jambe qui fait des crocs-en-jambe, des mains qui nous retiennent, des corridors sans lumière, des rivières sans pont, des têtes sans cervelle. Je trace des lettres sur un cahier comme on s’égare dans ses pas. Au moindre cahot dans la phrase, je plonge dans l’autre monde, la mort et la fulguration du coup de foudre. Chaque mot y cherche la mamelle, chaque oiseau son envol, chaque racine la pénombre d’un arbre, chaque blessure son sang. Chaque fleur dodeline sur sa tige. C’est dans le regard de chacun qu’on voit les yeux des autres, dans les gestes que s’unissent les hommes. Le langage est un chiffon essuyant les bavures, effaçant les ratures. Une femme que j’ai aimée vit encore dans mon corps. Elle bande le muscle de mon cœur, mes tripes sentimentales, mes battements cardiaques. Tout corps aimé se retrouve dans le corps qui l’aimait. Sa pensée éclaire comme une étoile morte. Elle m’indique ce que je cherche au bout de chaque phrase. Elle a laissé une brèche dans la muraille du passé. J’y pénètre vers elle. C’est ensemble que nous lisions Walden. À chaque mot, nous nous mordions les lèvres. Nous lisions bouche à bouche. Nos salives se mêlaient dans un bout de fromage, un quignon de pain, dans le blanc d’une truite remontant le courant. Nous buvions la mer dans un banc de poissons. Nous partagions le paysage dans le globe des yeux, le noir de la nuit, les joues rouges de l’automne, les pommes de tire et les bonhommes de neige. Il y a trop de mains mortes qui échappent la vie et la jette aux orties, de mains molles dans une accolade. Ma main tremble quand elle touche le bras d’une inconnue. L‘écriture est tenace, sourcilleuse, authentique. Le lecteur se perd dans l’hallucination des phrases.

Certains mots ont la tête de quelqu’un qui souffre. D’autres sourient sans savoir pourquoi ni pour qui. L’écriture blanche a besoin d’encre. Son énergie circule entre les lignes. Une huile noire tache les pages, un cambouis sémantique. On passe sa vie à ouvrir des serrures. Chaque mot est une clef. Ouvrir les yeux, c’est comme ouvrir la porte, les fenêtres, les mains, ouvrir la lumière dans les pièces trop sombres, ouvrir la bouche dans le silence, ouvrir un pot de confiture ou de miel sauvage, ouvrir les bras de mer dans l’estuaire d’un fleuve, creuser des trous dans la banquise comme le font les phoques (c’est par là qu’ils respirent), ouvrir un livre sur le rêve, ouvrir les lèvres pour chanter, ouvrir dans les champs le flacon des odeurs, les bulles pétillantes et les flocons de neige, creuser l’humus comme les taupes, sortir de terre comme les vers sous l’averse, ouvrir les cuisses, le corps, l’âme et le cœur.

Les yeux se ferment et s’ouvrent comme des parenthèses. Ouvrir les phrases sur les battants des mots, c’est comme s’ouvrir au temps et à l’espace, apprendre à naître et à connaître, à vivre et à revivre, c’est grandir de ce qui s’agrandit, se passionner pour l’autre, c’est apprendre à aimer. Le chemin parcouru s’accroît de chaque pas. Je traverse le monde avec dans les mains un petit bol de mots. J’ai peu de le renverser et qu’il devienne un petit bol de larmes. Quand on écrit, il arrive qu’on passe dans l’autre monde et qu’il soit difficile d’en revenir. Il m’arrive de fabuler et d’inventer pour me sentir vivant. Dans mon enfance, la mort de Dieu correspond avec l’apprentissage des mots.

Jean-Marc La Frenière

 

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