Prisonnier de mon corps

Publié le par la freniere

De la lumière solaire à la nuit stellaire, du varech à l’anémone, de l’animal à l’intellect, je tripote les tripes de l’univers et les viscères du temps. Il faut écrire avec le poil, les cuisses, les doigts vers la main, le corps vers les gestes, la bouche vers la bouche, le sexe vers le sexe. Un vieux chêne m’interpelle. Je n’ose pas le tutoyer en raison de son âge. C’est un immense semencier. Il pousse dans une érablière, entouré de samares. Un Farmhall rouge pompier peine à grimper la colline. Il transporte du bois vers la cabane à sucre. Sa petite roue s’enlise dans les ornières du sentier. Son moteur tousse et grippe, laissant des taches d’huile sur le tapis des feuilles. Je sue abondamment. Des petits poissons frétillent dans l’eau du corps, laissant des gouttes de sel sur le poil des aisselles, la vaisselle du cœur, les plumes des mésanges.

Avec le temps, je dois m’arrêter cinq ou six fois pour uriner. J’en profite pour caresser les arbres. Les plus vieux me connaissent. Les arbrisseaux tendent leurs petits bras vers le vent de ma voix, la chlorophylle passée au vitriol de l’automne. Chaque battement du cœur devient pénible. Je sens mes veines se gonfler de sang, mes nerfs se dégonfler, mes poumons cracher en souvenir des mégots. Les médecins m’obligent au repos. Finis les marches à pied, les cueillettes de fruits mûrs, les promenades en vélo et les muguets de mai. Je voyage entre les pages d’un livre, les images d’un écran. Les bouteilles d’eau de source ont un goût de plastique et de médicaments. Dès que je mets le pied dehors, le mal me reprend. Je dois me battre avec la douleur. Les lignes survivent à peine à l’infarctus d’un stylo. Il crache de l’encre, imbibant de ses mots le pansement d’un buvard. Finis les voyages au long cours. Les cartes postales servent de gares au train-train quotidien.

Je dois m’armer de patience, donner ma langue au chat. Non seulement les parapluies protègent de l’averse, ils assombrissent les rayons de l’espoir. La musique tombe dans l’oreille d’un aveugle. On entend mieux dans le noir. J’ai soif dans un jardin abandonné aux ronces. J’ai faim dans un verger envahi de chenilles. Elles étouffent les fruits en tissant leur cocon dans les branches. J’ai peur du temps qui passe, des années qui trépassent. C’est à coups de seringues qu’on me requinque le cœur et coud mon gilet de peau, à coups de seringas qu’on me parfume le corps. Je dessine dans les marges, entre les lignes, sur les vitres embuées et les verres de lunettes. Prisonnier de mon corps, je rêve de voyages. Je dois me contenter d’une voix dans la gorge, d’une langue dans la bouche, d’un rêve dans la nuit. C’est une manière d’écrire que de ne pas écrire, une façon d’aimer que de parler aux fleurs.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article