L'eau de la soif

Publié le par la freniere

Depuis qu’on a vaincu la peste, les rats se font la guerre sous les plaques d’égout. Tant de morts montent la garde dans ma tête. Tant d’émigrés périssent. On les charrie de port en port. Ils finissent par couler sur de vieux rafiots et des radeaux de fortune. Sous leur nez rouge, les clowns ont une trogne d’ivrogne. Le corps rongé par l’arthrose, j’écris avec des phrases qui ont les mots fragiles. J’écoute les piétons et leurs pieds qui piétinent, les pas de ceux qui marchent. Il faut changer cette saleté de mort en lumière plus vive. L’eau de pluie se perd dans le sol et ressurgit en source. La vie craque entre les os et les mots sous la peau du papier.

Les tons du paysage colorent les yeux de l’homme. Il y a plein d’images sous les paupières. Je vais où l’on ne va qu’à reculons. Mes pas choisissent eux-mêmes le chemin. Je trace des ornières sur la route, sous la poussière des années, des lignes sous la cendre des mots, des signes dans la mémoire du monde. Quand on compte ses sous et ses coups de poing, il est difficile de parler d’amour. Ce qui ne sert à rien aide à vivre. Je me retrouve dans les manques et les besoins, les battements de cœur et les croisements de route, l’enfantement et l’enterrement. La vie d’un poète est celle d’un affamé. Il habite la cave et le grenier de lui-même, la bibliothèque du monde, la chambre noire, les pièces intimes et les salles communes. Je descends l’escalier du malheur. Je monte l’escabeau du bonheur.

Une part essentielle de nous-mêmes vient de loin, une part d’énergie et de lumière. Je suis un lecteur de mouettes, de plantes, de galets. L’arbre croit entre la cime et les racines. L’eau du pays circule entre les roches et les ronciers. Les écharpes de brume qui enveloppent le lac se déchirent aux falaises comme les nuages sur le ciel. J’embrasse le paysage avec des yeux coloriant les choses. Je m’accroche au fil d’Ariane, au fil de la parole, au fil de l’amour, au fil d’araignée, au fil des routes. Les dieux croissent avec l’herbe du diable. Les démons boivent à l’eau de la soif.

Je n’écris pas vraiment, j’habille le corps humain d’une défroque de mots. Les regards se mirent dans l’eau des yeux. Les choses clapotent dans le murmure du monde. Dans le jardin du ciel, les nuages en fleurs s’épanouissent en corolles. Ce qu’on donne à la vie nous enrichit. Quand on écrit le mot oiseau, on doit entendre son envol et ses battements d’ailes. Écrire le mot neige n’empêche pas le feu. Le temps se dresse de la rose à l’hiver. Le souffle est mis en cage derrière les cotes thoraciques. À chaque phrase, je me creuse une tombe, je m’enfonce un peu plus dans le sol. En attendant le miel, je surveille les fleurs que féconde l’abeille. L’agencement des mots est comme les mycorhizes végétaux, les champignons et les plantes mélangeant leurs racines, l’humus qui se colle aux arbres, l’humilité mellifère des insectes qui lèchent la rosée, les nutriments digérant le bois mort, la chlorophylle et son usine à sucre. Les temps se mêlent sans s’abolir. Tout se conjugue à l’infini.

Un salaud reste un salaud. Un saint est à peine mieux qu’un diable. Un ange a moins de plumes qu’un oiseau. Le partage est bancal à la table commune. On boit la lie du vin. On goûte les moisissures du pain. L’eau des bénitiers est si sale qu’on ose à peine y mettre un doigt. L’incroyant est à peine moins athée qu’un impie, les maisons moins hantées que la cambrousse des fantômes. L’onirisme des hommes doit composer avec le cynisme des choses. Le temps ronge l’espace comme l’homme ses ongles. Toutes les horloges avancent ou retardent. Seul le temps est précis comme le sang dans l’homme, la sève dans l’arbre, la goutte de mercure ou celle d’un niveau, la soif des bêtes, la photosynthèse, l’appétit dans les entrailles de l’homme. Toutes les bouches d’égout ont une mauvaise haleine. Le temps vomit les relents du passé, l’odeur du présent, les souvenirs d’enfance, la douleur des années. Lorsque je tends l’oreille, j’entends les larmes des arbres, les sanglots de la pluie, les longues tiges de lierre sur le sang qui coule des blessures. Je trempe les biscuits de l’œil dans le café du ciel


Jean-Marc La Frenière

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article