Quelque chose qui reste

Publié le par la freniere

Les éteules, ce matin, ont la tête ballante, la peau cendrée de la mort. Elles se sont débattues toute la nuit avec les rêves du vent, les cauchemars d’un orage. La vie, en reculant, montre son vrai visage. Elle pue toujours un peu de l’entrejambe. On ne dit plus je t’aime, on tweet un petit cœur. On refoule les «t’as des beaux yeux, tu sais !» sous des sornettes de foire. La vie n’est pas tout à fait droite. Les bras sont continus aux arbres. Les lèvres se rejoignent dans la douceur des fruits et l’amertume du café. Les pieds prolongent les sentiers. Dans l’escalier commun, chacun porte sa marche. Je partage le monde en signes alphabétiques. L’espace est la réponse où tournent les questions, ni justes ni injustes, mais rebelles aux barreaux. Lorsque la langue nous sépare, la peau nous unit. J’avance comme un aveugle quand mon crayon s’arrête. Lorsque les mots se changent en air, le vent porte ma voix. Quand le pain s’ouvre sous la bouche, j’en mâchonne les mots. De mes radeaux d’enfant à mes bateaux de papier, j’ai traversé bien des mers intérieures. À la poursuite des signes voyageurs, j’ai pagayé de nuage en nuage avec la chasse-galerie. J’ai joué du feu, de l’air et de l’appeau. J’ai tatoué d’étoiles la peau du paysage. Chaque matin, il y a des mots nouveaux sous l’oreiller. Ils me réveillent et me redressent l’âme. Un sens nouveau s’échappe des lumières pour éclairer la vie. Il y a dans la durée de celui qui s’en va quelque chose qui reste.

La langue est malléable quand elle sait les caresses. Elle ne tire pas dans le dos. Elle tiraille la peau avec un brin d’humour, une main d’amoureuse, un creux au cœur tout près à la tendresse. Les mots sont bien plus que des mots. Les phrases parlent entre elles un langage inconnu. Elles butinent. Elles s’épivardent. Elles voient. Elles risquent même la peau de celui qui écrit. Elles poursuivent la sève dans la lenteur des arbres. Quelles soient d’encre ou de voix, elles réclament de vivre pour dire ce qui est. Revoir la nuit à la lueur du jour nous aide à comprendre les ombres, à voir les fantômes avec des yeux nouveaux. Le visage d’aujourd’hui n’efface pas celui d’hier. Il en garde les rides. Toute peau se refait à l’endroit des blessures. Il suffit de si peu pour qu’un chien morde ou branle la queue, pour se faire du mauvais sang ou bander de plaisir. Ce qu’on laisse derrière suffit pour inventer le reste. L’amour est un puzzle toujours à compléter. Chaque geste est une nouvelle pièce. Il ne faut pas trouver la pièce qui manque à l’autre, mais celle qui nous manque. C’est ainsi que chacun se complète. Le fond des choses n’est jamais très solide. C’est ailleurs qu’il faut faire sa route, entraîné par le ciel et poussé par la vie. Le temps est comme le sang qui traverse le corps.

Souvent, quand passe la sagesse, nous ne la voyons pas. Nous sommes occupés à colmater les brèches. Elle se perd entre l’enfance et l’homme. On cloue la main qui donne à celle qui reprend. On arrache les ailes aux anges vagabonds. La pierre que l’on nous a donnée est de plus en plus lourde. Elle a beau s’effriter, les épaules nous voûtent. Il ne sert à rien d’abattre un mur pour en refaire un autre. Entre les souvenirs et les oublis, le présent se heurte à l’avenir. Les cicatrices forment notre peau. Les blessures font le reste. La route recommence à la prochaine phrase. Les racines permettent la liberté des feuilles. Plus on voit, plus il en reste à voir. La vie qui entre par mes yeux ressort par ma bouche. Il arrive que les mots brûlent comme du feu dans un papier. Quand je tombe trop bas, les arbres me redressent. L’oiseau me prête son envol. Les mots placent les yeux bien plus hauts que les choses. S’il arrive qu’on soulève une montagne avec son petit doigt, il se peut qu’on bute sur une miette de pain. C’est bien après le pas que l’on comprend la route. Quand je pose mes mains à côté de leurs gestes, ils courent l’un vers l’autre. Tant de mystère pousse sur un lopin de peau, tant de monde entre deux mots. Qu’on ait remplacé le grand ordonnateur par un ordinateur, le monde continue à chercher ses vertèbres. Le cœur s’éparpille dans les goussets des banques. L’espace perd son temps. La vérité perd son sang. La raison perd la tête. Le coup de gueule perd ses dents. Même le rêve n’aide plus à dormir. Les pleurs tachent les pages comme des mots en trop. Un bout de culotte dépasse sous la réalité.

 

Jean-Marc La Frenière

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