Un goût d'ailleurs

Publié le par la freniere

Il y a des mots qui servent à réparer les phrases, des syllabes qui s’enlacent, des phrases qui s’embrassent, des voyelles en forme de ciseaux. Le vent découpe des oiseaux sur la page du ciel. Hostile à la rivalité, je suis un pauvre qui ne rêve pas d’or pur, pour qui le fait d’être riche est un défaut. Mes sens forment des images et des phrases. Tout a un goût d’ailleurs. Les ombres se calment. Les mots forment des phrases, des poèmes, des rêves, des pensées. Vivre est cette part qui s’en va, l’inextricable écheveau du temps, le fil de la parole dont je serre les nœuds. Le nez traverse une frontière d’odeurs avant d’aborder les parfums d’un pays.

Depuis longtemps, la main géante du vent fracasse les collines. Je voyage des minuscules aux majuscules, du brin d’herbe aux montagnes. J’arpente les sentiers de la Fée Carabosse dont je connais toutes les entourloupettes, le chaos, les nids de poule aux œufs de carbone. Je poursuis la liberté du vent, l’innocence des enfants. Le ciel s’est posée sur la pointe de sapins. La terre fait son pain sous la farine blanche. Le cœur du monde bat dans son armoire humaine, entre les os, les nerfs et la chair fraîche. Chassés du paradis, mêlés aux marionnettes, les mains d’Adam cherchent les seins d’une Ève, Noé son arche, Jonas une baleine.

J’ai étudié longtemps à l’école de Dieu. J’ai tant cru aux sornettes et aux cloches de Pâques, je croyais que des ailes pousseraient aux boiteux, que les pattes de table auraient des cors au pied, que les notes s’accordaient aux chaises musicales. La neige donne la frousse aux ours. Ils hibernent et dorment toutes les nuits d’hiver. Il n’y a plus que des arbres fantômes, des tiges rachitiques, des traces de loup dans les pas des lièvres. Le monde tient à un fil toujours près de se rompre. Je m’accroche à chaque nœud que forment les humains en se donnant la main.

J’ai hâte que les oiseaux reviennent recoudre les nuages, les outardes, les oies blanches, les bernaches. Je reste seul en compagnie des chaises. J’écris avec la soupe à l’alphabet, un potage d’images où l’os prédomine. Quelques virgules suffisent pour relever la sauce parmi les bouts de viande et les morceaux de phrases. De la lumière s’ajoute aux feuilles, du miel aux abeilles et du ciel aux rivières. J’ai jeté mes cigarettes. Je ne fais plus de signaux de fumée en grillant des clopes. Je me contente du mégot des mots, de la braise des phrases. J’allume la parole avec un stylo Bic, son encre à pointe fine, son alphabet mouillé, ses adverbes rouillés.

J’ai hâte de retrouver mon loup, les chevreuils et leur chapelet de crottes, la course des lièvres, les écureuils courant à l’envers des branches, croquant des noix sur la pelouse, le poil roux des tamias, mes gestes de chasseur et ma cabane dans le bois, l’intelligence des érables, la tendresse des bêtes, l’alphabet des plantes, la sagesse des pierres, la fraîcheur des ruisseaux. Je suis en beau calvaire devant la condition du monde, la cruauté des guerres, le sang versé des hommes, la pauvreté du cœur.

Les bras du monde rembobinent leurs veines, la colline ses torrents, la forêt ses sentiers. Mes souliers débobinent leurs pas. Je mets la table où ma blonde n’est pas. Elle n’est pas loin, presqu’à portée de main. Elle bouge dans la pièce d’à côté où je n’ai pas accès. Son regard me scrute. Elle respire dans le souffle du vent. C’est pour elle que j’écris et mes petits-enfants. Les miens ne lisent plus que des mots virtuels, des avatars et des tweets.

Je rêve d’un arbre pour les oiseaux, de céréales pour le pain, de vignes pour le vin, de contes pour les enfants. Ils se fabriquent des jouets avec des bouts de rien, de boutons de chemise, des trombones, des clous rouillés, des planches vermoulues. Ils se fabriquent un trousseau de clefs pour les serrures du temps. J’attends que remonte la ligne d’horizon, que le soleil y boive entre les écrevisses et les paumes terreuses.

Jean-Marc La Frenière

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