Il y a de tout

Publié le par la freniere

Il y a de tout chez l'homme, l'amour des autres, l'amour de soi, l'amour des bêtes et de la flore, l'amour des pierres et de la faune. Il y aussi la haine, la peur au ventre, la boule d'angoisse, les boules Quiès, la pomme d'Adam rongée par le ver des années, le vert des écorces moussues, la paume des mains calleuses tenant la plume ou le marteau, les pannes du cœur, la panure du silence, tout un moucharabieh d'images et de voyelles, de sons et de consonnes, et puis les mots, le placenta des phrases, le fœtus d'une idée, les beaux noms des lieux-dits, le nom des villes étrangères, les noms de la géographie, le nom des plantes et des oiseaux, l'alphabet des bruits, les pattes de mouche, les lettres en petite troupe d'animaux rampant sur le papier, le vocabulaire, la syntaxe, les verbes à conjuguer pour conjurer le sort. Certains jours de mauvais augure, il n'y a plus que la colère, une colère aux seins nus guidant la liberté, une colère aux dents pourrites grugeant la pomme de discorde, une colère aux yeux perçants griffant la trame des images, une colère du tabarnak, du saint-chrême, du saint ciboire de crisse, une colère du yable et du bonyeu, une colère d'encre noire, une colère de femme, celui d'une louve protégeant ses petits, une colère de sac et de ressac. Parfois, il n'y a rien à faire. On gueule contre la vie, en hiver avec sa pelle, en été dans la poussière. On crache ses poumons, ses dernières dents, ses derniers rêves, ses derniers mots d'amour. On s'obstine avec le vent et le cri des oiseaux, la voix fêlée du train-train et le grincement des portes. C'est à chacun de trouver sa route.

 

Les slogans publicitaires dressent autour de nous un mur d'inconscience, une muraille d'indifférence. La vie bat quelque part dont on devine l'ombre et les battements de cœur. Dans chaque trou du mur, je m'attends à voir jaillir le sang. Je balbutie. Mes yeux bégaient. Je retrouve dans les bruits du monde des bribes d'un langage oublié, un alphabet dont le vernis s'écaille. Le bleu du ciel s'assombrit. Les martinets se taisent. Les oiseaux rentrent dans l'ombre des feuillages, le douillet des nids, les trous de gouttières. Les souris dansent quand les chats dorment. Le pouls du cœur bat la cadence. Je ne veux plus de serrures, de feux rouges, de panneaux indicateurs, de frontières, de muselières, de laisses, d'interdiction de séjour. Je veux des fleurs partout, des plantes, du lierre rongeant la pierre, de l'herbe dans les craques de trottoir, du vert dans les champs. Il y a des jours où je me sens de trop. Je déborde. Il y a des jours où je ne suis qu'un trou. On doit sans cesse me remplir ou relier les points. Les mots n'arrivent pas à tout dire. Il manque la géométrie des paysages, la vraie couleur des lieux, le bruit des mers et des forêts, les petits riens du monde. Des milliers d'odeurs attaquent l'odorat. Çà sent la vieille pluie, le chien mouillé, la pisse de chat, la puanteur du tabac, un remugle d'encaustique ou de vomis, mais parfois la senteur d'un fruit, le fumet d'un gigot ou un parfum de femme viennent purifier tout ça.

 

Je regarde l'eau du lac ou des rivières, l'eau douce, l'eau dure, le temps qui perd son eau, l'o des mots d'amour, les ho d'émerveillement, le ciel qu'on prend pour l'au-delà. J'écoute respirer le monde, du chant des cigales au murmure des hommes, du bégaiement des ours au vol des oiseaux, des bruits de pas au ressac des vagues. Je ne me lasse pas des couchers de soleil ni des levers d'écrou. Je crois avoir parler plus longtemps avec mon loup qu'avec les hommes. Il m'aimait sans condition. Le silence aujourd'hui est un produit de luxe. On taxe jusqu'aux mots. Mes lèvres bougent sans émettre un seul son, laissant des mots sur le papier, un petit souffle d'air, un petit air de rien, le sifflet d'une paille ou d'un brin d'herbe. Me voici de nouveau à l'urgence. J'ai les poches pleines de larmes. Je me suis coupé le pied sur des tessons de vie. Ça sent toujours pareil du berceau à l'hospice. Ça sent la mort à l'hôpital. Ça sent la soupe et la souffrance. Ça sent les vieilles édentées, l'ammoniaque et la faim, les fleurs fanées dans un verre à moutarde, les coquillages et les coquerelles. Ça sent les couches et les seringues, le chloroforme et le formol, le lacgartil et le lithium. Des miettes de rêve surnagent dans la soupe populaire. Je voudrais vivre sans manger, croquer des mots, boire des phrases, suçoter l'alphabet, faire l'enfant qui court dans les rues, faisant semblant de ramer ou de conduire un fiacre, faisant du cheval sur une rambarde, tirant des flèches au shérif. Il y a longtemps, j'ai remplacé le vin de messe par la robine, l'oreiller par un banc de parc, l'attaché-case par la canne et le baluchon de Charlot. Que voulez-vous que je fasse d'un vocabulaire dégenré, juste sur une gosse ou mou comme de la guénille? Changer le patrimoine par le matrimoine ne rendra pas les hommes meilleurs ni les femmes plus respectées. J'écris comme on mange, comme on chie, comme on jouit. À vivre sans danger, on finit par stagner. Il faut parfois saigner pour connaître la vie.

 

Jean-Marc La Frenière

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article