Jonas dans sa baleine

Publié le par la freniere

Un mot comme Jonas dans sa baleine, la coupe de deux paumes, de l’air dans un ballon, de l’eau dans un flacon. Un signe comme l’entaille d’un érable, la taille d’un cyprès, les retailles du cuir. Une image comme du sang dans la blessure, des signaux de fumée, le cercle d’un tipi, un œuf de tortue qui finit par éclore. Le monde comme une source qui naît, un arbre qui renaît, un chant de gorge, une danse indienne. Une parole rouge comme une langue huronne, algonquine, iroquoise, une famille de hérons, une sculpture inuite. Chaque paysage est un livre d’images, une histoire en couleurs, une mer ballottée par les vagues, une plage pleine d’épaves, une page éclaboussée de mots. J’en suis le flux et le reflux, l’automne et le printemps, la neige et l’herbe folle.

Autant je me suis perdu dans les chiffres, autant je m’égare dans les lettres. Les mots deviennent des maux, les cédilles des virgules, les parenthèses des hamacs, les pages des tarmacs. Les points prennent la forme des poings. Les épines se transforment en épées de Damoclès pour la douceur de la peau. Chaque phrase est une ligne d’horizon. Chaque fleur est un doigt dans la main d’un jardin, chaque arbre une montagne dans le jardin des plantes, un géant parmi les nains. Enfant, je graffignais mes genoux en grimpant sur une branche. Mon écriture en garde les cicatrices. Mes idées s’écorchent aux ronces du cerveau. Les semaines envient les heures d’être plus jeunes qu’elles. Les secondes font la moue quand la montre s’arrête. Animé d’un mouvement permanent, tout bouge clopin-clopant. L’envers devient l’endroit. Tous les contraires s’accordent comme des wagons tirés par une locomotive. Les mots sont comme les vieilles racines d’un étang, l’usnée accrochée à l’écorce, la blessure des bouleaux. En bonzaï ou en nain de jardin, en collier de perles ou en festons d’or pur, la beauté est d’une grandeur démesurée. Les mots servent de rames à cette cargaison de sang et d’amertume, de bras aux valises éventrées, d’épis à la flottille des grains, d’espoir à la fontanelle des enfants, de clés pour les portes du monde.

Jean-Marc La Frenière

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