L'homme

Publié le par la freniere

Les mots travaillent à la mémoire des choses. Le doigt sur les pages blanches de ma vie ressemble à une prière, une araignée tissant sa toile sur la neige. La parole est une église, l’écriture une cathédrale, la langue une chapelle. Il faut un nom à l’espérance, un souffle frêle, un mot tel une porte, une route, une clef dans la serrure des images. Les hommes ont peur de celui qui parle seul et prend son ombre pour un chien. Cet homme a tout perdu, la mémoire et la tête, le goût de vivre et de mourir. Les hommes ont peur des oiseaux qui ne savent pas voler et marchent à pieds sur les trottoirs. Dans les silences trop grands, j’ai perdu la mémoire des gestes, l’alphabet des présences.

J’enterre mes os dans le charnier de mon corps, mes mots dans le crématorium du cerveau. Ça fait une drôle de bouillie, de la bouillie pour les chants, un mélange de phrases et de non-sens, de pieds de page et de virgules. Le ciel s’est absenté de l’homme, des rues, des maisons, des prières. On a tout remplacé par un portefeuille, une carte de crédit, un compte en banque. Le bleu du ciel saute dans le vide et va plus bas que l’homme, à peine plus haut qu’un brin d’herbe. Avec ses grosses mains d’homme, sa silhouette ébouriffée et sa gueule chafouine, le vide semble surgir de partout pour aller nulle part. On ne sait plus qui parle. Il y a de l’air et beaucoup de silence.

La sueur de l’homme assaisonne la soupe des molécules. Le ciel surveille tout, la terre, la mère, les maisons, les jardins, les grandes parois de schiste, les bouées de boue, les hommes debout, la hauteur des arbres, le granit des cimetières, la couleur de l’encre et de l’argile. Il sème des images dans les labours des sourcils, les sillons du cerveau. Pour atteindre son but, l’homme tire la langue de toutes ses forces. La pluie laisse pleurer la rouille des outils, la gueule des gouttières. Ce qu’on ne sait pas dire avec la bouche, on le dit avec ses mains. Ce qu’on ne sait pas voir avec les yeux, on le fait avec les gestes. On s’invente quelque chose de triste, la mort d’un ami ou celle d’un chien. On pleure sans larme. C’est à peine si les paupières brûlent comme une douleur sans visage. Les mots bêlent dans un troupeau de silence. Mon cœur se débat dans les barreaux du corps, mon âme dans la prison des choses.

Il y a des souvenirs qui font mal, des bonheurs peu sûrs, des malheurs incommensurables, des semblants de vérité, des drôles de malentendus, des rôles d’acteur, des haines en chien de fusil, des corps tachés de sang, des cœurs rincés à l’eau de Javel. Je vis sans regarder le ciel, sans questions à poser, sans réponses à donner, sans personne à aimer. Je parle avec les choses. Je pleure d’un seul œil. Je retiens mon souffle pour ne pas perdre un mot. J’écoute le silence, le couteau dans la plaie. Je suis comme un clochard qui pue de la bouche et des aisselles, un gitan sans guitare, un pianiste sans notes, un marin sans bateau, un poète sans mots. Je suis à peine un homme. La pluie arrose le jardin. Le ciel tombe goutte à goutte sur le dos de la terre.

L’homme, celui qui a toujours faim, celui qui regarde par-dessus son épaule, celui qui aime, celui qui a la haine, celui qui donne, celui qui prend, celui qui rit, celui qui prie, celui qui fait, celui qui défait, celui qui que quoi donc ou, celui qui entre, celui qui sort, celui qui dépasse les lignes, celui qui ne veut pas mourir, celui qui s’efforce de vivre, celui qui souille l’émail, celui qui balaie devant sa porte, celui qui essuie les yeux du paysage, celui qui creuse son visage, celui qui lave son âme à grands siaux d’eau, celui qui passe le temps, celui niaise, celui qui baise, celui qui a des nerfs, des poumons, des bras, des mains ouvertes comme des huitres, des doigts fermés comme un poing, celui qui met le point sur les i, celui qui bâtit sa maison, celui qui change les meubles de place celui qui répond, celui qui questionne, celui qui glisse, celui qui patine, celui qui patine les objets, celui qui a toutes les couleurs, la femme, sa compagne, sa complice, l’enfant prodigue, le gamin qui fait ses gammes, la gamine qui prépare sa dinette, celui qui chausse le pied de l’échelle et glisse sur la rampe d’escalier, celui qui attire la nuit comme le noctambule, celui qui mord comme un chien, un Chilien, un Québécois, un Irish setter, etc. celui qu’on ne cesse de surprendre, celui qui se fait guitariste et gitan, celui qui se fait rom et romantique, celui qui se fait clochard, guenillou, quêteux, miséreux, celui qui a toujours soif, celui qui a des réalités absences et des absences réelles, celui qui déborde de vie, le sourcier, le sorcier.

J’entasse la colère dans un sac. Je l’éparpille dans mes poches comme de grains de sable. Le néant commence dans mon corps. Il y a de la suie sur la page, de l’urine sur la terre, du sang d’encre sur les mots. La poésie se situe du côté du silence, non pas du côté cour mais du côté cœur. Qu’est-ce qui la distingue du discours courant? Les mots sont comme en filigrane. Je suis hors de la tombe et du cercueil, hors de l’ordre et de la loi. J’approche comme un effet de nature la grammaire du sol, l’alphabet des insectes, le pollen des abeilles, le vol vibrionnant des mouches, l’imperfection du temps. La chevelure du ciel se hérisse d’étoiles. L’arbre dessine son visage dans une rivière de feuilles. Les barrières vermoulues n’empêchent pas les fourmis d’avancer. Je vois les nuages gonfler, les bulles d’air, les gouttes de pluie, les grappes de raisins.

Mon crayon est à l’image de l’homme. Sa rivière m’entraîne vers les eaux. Mon regard circule au-dessous des vocables, au-dessous des images, au-dessous des visages, au-dessous de la bête, au-dessous des insectes, au-dessous des abîmes, au-dessous des amibes. Le ciel se jette en pâture aux oiseaux. Quand j’écris, j’invente des malheurs et des bonheurs de plume. Je me mets à voler. Mes ailes écrivent sur le bleu. J’avance sur les parquets du ciel. Des bouts d’enfance flottent parmi les nuages. Je cherche une lumière dans une maison de nuit, une luciole ou une 100 watts, une chandelle ou une flashlight, une lueur ou un phare à bateau. La poésie se refuse au fusil. Écrire, c’est se mordre la langue, c’est avaler des mots comme des arêtes ou des épines, assaisonner la soupe grammaticale, le civet lexical.

Si j’écris, c’est pour apprendre à vivre comme l’arbre dans la terre et l’oiseau sur la branche, le couteau sur la table qui attend son pain, la main qui caresse une épaule, le vin qui coule dans mon verre, le blé qui se balance sous le souffle du vent, des moufles en laine sur des mains froides Avec le temps, mes yeux ne voient plus mais devinent. Les odeurs et les plantes me préviennent du réel. Les poisons agitent la rivière. Le paysage bouge. Les bras de mer gesticulent. Les fleurs nous apprennent à respirer. Les chaises craquent dans la maison de l’air. Les chiens deviennent policiers, les enfants des adultes.

Je crois en Dieu quand j’écoute du Mozart ou regarde un Matisse. Je n’y crois plus quand je regarde les hommes s’entretuer et blesser la forêt. À la merci du vide, j’avance vers le plein. Prisonnier de l’absence, je marche vers les autres. Le son grossit quand on crie. La voix engraisse et fait de l’embonpoint. Le moulin à paroles moud des phrases, la farine des voyelles, le pain des mots, assaisonne la soupe avec le sel des larmes, le poivre des colères, les épices du jardin.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

 

 

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