La montre de Verlin

Publié le par la freniere

La montre de Verlin

Eugène Varlin a été assasssiné le dernier jour de la Commune de Paris, le 28 mai 1871. J'ai écrit un poème sur ce sujet publié dans mon recueil Cause Commune, paru au Temps des Cerises.


à Jacques Gaucheron

Dans les rues de Paris le cœur bat la chamade

les pavés sont noirs, traîtres et glissants.

C’est l’heure de la curée, l’heure du crime et du sang
l’heure de se cacher si l’on est innocent

Paris n’est plus lui-même et ne se connaît plus
soudain les portes et les volets claquent,

les ruelles se ferment comme des souricières

les soupiraux se changent en trappes obscures

où, tête la première, les corps

basculent dans le vide.
Dans les jardins publics,

sur les places, aux carrefours,
s’amasse, hardes sales,

le troupeau hagard des vaincus.
À chaque coin de rue on arrête et on tue.
Après la grande frayeur, la bonde est lâchée
à la fureur de ceux qui ont eu peur.
Sur la crédence du salon

les aiguilles de l’horloge
sont des lames de ciseaux,
de baïonnettes, de couteaux.
Hommes, femmes et enfants

c’est l’heure des arrestations, l’heure des exécutions
sommaires, l’heure des conseils de guerre,
l’heure des déportations.
C’est l’heure des équarrisseurs qui entrent en action
à La Roquette, au Luxembourg, au Parc Monceau,

à Montparnasse, à Vincennes, au Père Lachaise

on massacre à s’en écœurer,
on exécute par milliers

on précipite dans la chaux vive
les cadavres et les survivants
et la terre n’en peut plus

de ces morts et de ce sang.
Tous les jardins sont des charniers.

Les casemates des forts servent de fours crématoires.
(Seule la crainte des épidémies mettra fin au carnage).
Sur les dernières barricades ou au coin d’un trottoir
Dombrowski, Rigault, Ferré,

Delescluze, Rossel,

Flourens, Millière et Vermorel
et tant d’autres, étrangers et Français,
mêlés dans le combat pour la patrie trahie
et pour la liberté

tombent, les bras et les cœurs emmêlés.
Varlin, pressant le pas, descend la rue

avec sa belle tête de prophète

à la barbe douce, au regard serein

Varlin, le syndicaliste, l’animateur des grèves,

Varlin l’ouvrier relieur qui voulait que tous les ouvriers
puissent lire et se cultiver,
Varlin le fondateur des restaurants de la solidarité,

le chargé des finances et des subsistances de la Commune,
Varlin l’homme de l’Internationale

le responsable des relations internationales,

Varlin qui tente d’échapper

est reconnu par un prêtre et dénoncé.

Sur son chemin de croix un groupe d’excités
l’attrape et le lynche.
Sa belle tête où bourdonnaient les abeilles-ouvrières

de pensées fraternelles est à présent une ruche détruite.
Un œil pend hors de l’orbite.
On le colle contre un mur et on l’achève.
(« Nous sommes débarrassés du socialisme »
dira Thiers, soulagé. Il se trompait).
On rapporte que l’officier qui fit fusiller Varlin,
(un défenseur de l’ordre et de la propriété)

en souvenir, déroba la montre

que lui avait offerte les ouvriers du Livre.
Il a confisqué la montre

mais il n’a pas pu arrêter le temps.
Les aiguilles continueront de tourner
et du rêve de Varlin

un jour, sonnera l’heure.

Francis Combes

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