Le jardin de ma mère

Publié le par la freniere

Photos (c) Francesca Mantovani – éditions Gallimard

Photos (c) Francesca Mantovani – éditions Gallimard

J’habite un quartier de pomme.

Je regarde la flamme jaune et bleue des iris.

Un homme et un petit chat blanc, dans l’or des genêts.

Une femme presque nue au milieu de l’été.

Dans l’ombre, la monnaie du pape plus belle que le Vatican.

L’encre de Chine des chênes sur la page rose du soir.

Le virus ne vient pas de Chine, il a été inventé dans le laboratoire des oiseaux, il me rajeunit, j’ai la quarantaine.

Les sangliers visitent Paris en famille.

Les loups font leurs courses à Carrefour.

De nos fenêtres, nous regardons passer dans la rue les personnages de romans, Meursault, Bardamu, Raskolnikov, le Grand Meaulnes, Gervaise et madame Bovary, Jean Valjean tient la main de Cosette, Molloy se traîne dans un pré où paissent des vaches…

Les aéroports mangés par l’herbe et silencieux, les mouettes d’acier clouées au sol, ailes ouvertes.

Les grands paquebots blancs qui rouillent au fond des ports.

Les vieilles villes couvertes de poussière.

Les dimanches matins de l’enfance qui ressemblent à l’été.

Les dimanches soirs plus tristes qu’un dortoir de caserne, qu’une odeur de pensionnat.

Le parfum des lilas qui montent dans les cuisines.

Les milliards de poules qui ne verront jamais le soleil,  sur leurs pattes de verre.

L’odeur pestilentielle de la peur, entre les murs de sang des abattoirs.

Nous devrions nous contenter de nos jardins, ils sont pleins de vie, pleins de beauté.

Nos frigos sont pleins de sucre et nos télés pleines de morts.

J’aime l’odeur chaude et craquante du pain qui sort du four dans le moindre village.

L’odeur des talus après la pluie.

L’odeur verte des rivières au mois d’août, sous les saules.

L’odeur tiède du corps d’Isabelle qui sèche ses cheveux, sa poitrine haute.

M’endormir dans le dos d’Isabelle en écoutant la nuit.

Les villes sont belles de loin. Quand le soleil se couche leurs tours sont douces et roses.

Quand les trains y entrent elles sont grises et sales, les valérianes du ballast sentent déjà le métro.

J’écris le mot gare et je monte dans un train qui n’existe pas.

Je voyage dans les jardins oubliés de mon enfance. Ma mère y sème du persil au printemps.

Je me cache dans un vieux pigeonnier pour voir la voisine étendre son linge. Quand elle lève les bras, je vois deux touffes de poils et des cuisses blanches.

J’aime que ma mère me dise « Allons voir les belles de nuit » ou qu’elle me lise des histoires d’écureuils dans le soleil de la cuisine.

À l’école je n’entends rien, j’attends mon tour de lire. J’ai peur.

Dans le jardin j’écoute chaque mot de ma mère, je retiens tout.

Les soirs d’hiver, sur les vitres couvertes de buée, je dessine des paysages de neige pour ne pas aller à l’école le lendemain. À Marseille il ne neige jamais.

Avec quelques mots appris dans un jardin on comprend tout ce qui vit, passe, disparaît. On comprend la tendresse et on comprend la haine.

J’aime tout ce que ma mère ne savait pas et qu’elle m’a appris. Avec l’amour, la peur quitte nos ventres.

Je prends mon chat dans les bras et nous regardons par la fenêtre, la pluie, le vent, le clocher du village qui a de la brume jusqu’au cou, le pinceau noir des cyprès qui dessine les nuages, la faucille des hirondelles les soirs de juin.

J’aime partir chercher des mots sur les chemins, je fais un pas, je trouve un mot, un autre pas… J’avance dans des forêts de mots, je me perds dans des poèmes qui sentent le champignon, la liberté et l’aubépine.

Il y a un monde dans chaque mot.

Chaque matin, avec mon bol rouge et l’odeur du café, j’ouvre le cahier des souvenirs et j’entre dans le pays bleu de la mémoire.

Les mots de ma mère dansent autour de moi, comme la poussière dans le soleil d’une chambre.

Je lui parle comme dans notre jardin, notre cuisine, aux confins de Marseille. Elle me regarde si tendrement que nous sommes immortels.

Écrire c’est aimer, sans la peur épuisante d’être abandonné.

René Fregni 

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