Le sentier poétique de St-Ferdinand

Publié le par la freniere

Le sentier poétique de St-Ferdinand

Les arbres se dissolvent dans la brume de l’aube. Le lac est recouvert d’une ouate rosâtre que le soleil dissipe. Les chenilles des skidoos laissent des cicatrices sur la neige, les lames des patineurs des arabesques sur la glace. Je suis l’un des seuls raquetteurs. Tantôt j’irai marcher dans le sentier poétique. J’aurai l’air d’un nain dans une forêt d’arbres géants, d’un gnome parmi les fées sous sa capine de laine. Sans charpentier ni maçon, je me fais une raison comme on fait sa maison. Il me suffit des mots et de l’image des mots. Je n’ai jamais appris ma table de multiplication. Je préférais déjà la table des matières et les tables bancales. À la petite école, je comptais sur mes doigts. Aujourd’hui je compte sur mon loup, la lune, le soleil. Je me fie à l’intelligence des arbres. Il suffit de fermer les yeux pour voir plus loin, d’écrire quelques mots pour toucher à la vie, de combler les trous de mémoire pour voyager dans le temps. Il suffit de rêver pour agrandir le réel.

Une main dans une main, c’est comme une aile sur l’épaule, un gond sur une porte. La porte s’ouvre d’un coup d’aile. La vie, c’est plus qu’un bouchon sur l’eau. C’est un sillon, une écharde, une ride, une cicatrice dans la terre, une entaille dans la peau, un poil dans la main, une âme dans la chair. Ce sont des mots qu’on suce avec sa langue. C’est l’audace des mains et le courage des gestes. C’est le portage des images en canot d’écorce, le partage des phrases. Il fut un temps où les bêtes et les hommes vivaient en harmonie. Aujourd’hui, trop d’insectes et d’oiseaux disparaissent. Trop d’animaux sont en voie d’extinction. Les plantes et les hêtres s’étiolent. Des nœuds se forment dans les êtres, se nouent et se dénouent. Des œufs pourrissent dans les nids. Le sang coule à côté des blessures.

Je traverse en raquettes le sentier poétique. Il commence dans la cour de l’ancien hôpital et continue dans le bois, derrière les courts de tennis et le parc d’enfants. Il est bordé d’un côté par un jardin de land-art. On ne sait pas s’il s’arrêtera un jour. Il y a plus de poètes qu’on pense sur le territoire. Des bénévoles l’ont conçu pour soigner les cicatrices d’éoliennes et rendre hommage à Georgette Boulianne des Sœurs de la Charité. Le sentier poursuit son œuvre, un jardin laissé en héritage aux habitants du village. En été, le sentier serpente dans les fougères et les ajoncs. L’hiver, il s’habille de glace et de grésil. Une chienne noire nommée Bella y dévore les bonhommes de neige. Tout l’espace du monde est à portée de la main. Un seul pas mène plus loin que le bout du monde. Je m’arrête à chaque plaque où l’on présente un poète. On a gravé dans le temps des bribes de poèmes. Entouré de collines, d’un lac et de ruisseaux, je continue à lire dans les mots invisibles, les traces de belettes, de cerfs et de lièvres, les voyelles du vent, les ailes des maisons, les signaux de fumée, le texte de la faune, les pages de la flore laurentienne. C’est comme une graine qui lève dans l’humus des yeux, la fleur d’un regard, la tige d’une image.

Jean-Marc La Frenière

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article