Par bouts

Publié le par la freniere

Il y a toujours une raison de vivre, même la mort. La sève monte. Les bonhommes de neige fondent en larmes. Les épouvantails font la ronde avec les oiseaux. La paille qui dépasse leur servira pour faire des nids. Les fleurs éclosent avant de faner. Les parapluies forment des arcs-en-ciel. Il suffit d’un carré de feuilles, de cailloux et d’eau pour habiter le monde, pour s’en faire un pays, pour devenir un métaphysicien du minuscule. Il suffit de regarder le ciel pour devenir un poète du macrocosme. Je traverse la vie de l’infime à l’infini. Vivre est une sensation tactile. Toutes les mains finissent par se rejoindre. Les doigts et les épaules se touchent. Le paysage est un trou béant ou bougent les regards. J’existe par bouts quand je parle à voix basse ou me relit en faisant claquer les mots. Chaque grammaire est pleine de mots trop larges, chaque page de mots plus étroits que leur sens. Chaque paume est pleine d’échardes. Chaque nuit rêve de lumière. Chaque métaphore est comme un verre grossissant. L’humidité de l’automne rend plus épais le tapis des feuilles mortes, élargit l’aubier des érables, fait gondoler les chapeaux des champignons, noircir les cailloux. Des colonnes de fourmis transportent des grains de sable. Les mots tiennent la chaleur au sang, la lumière aux ombres, la soif à la fontaine, la sémantique au lexique.

Les mots se séparent et s’épousent, se gardent et se regardent. Ils conjuguent l’alphabet de lettre en lettre, mélangent les verbes et les adverbes, les adjectifs et les pronoms, les noms et les prénoms, les majuscules, les minuscules, le temporaire et l’éternel, le rêve et le réel, le sacré et le profane, le passé composé et le futur antérieur, les ailes des hirondelles, des libellules, des papillons et des poissons-volants, les antennes des insectes et la lumière des lucioles, la blancheur des pages et la noirceur de l’encre, les samares et les glands, les arbres et les arbustes, le radar des lynx et le flair des chiens, les yeux ronds du hibou et l’envol de l’aigle, les vers de terre et les verres d’eau, le goût de vivre et la nausée, le cœur qui bat et le suicide, le goût des mirabelles et des trognons de pommes, les chevaux de trait et les hippocampes, les gros bourdons et les harmonicas, l’écriture et la voix, l’infime et l’infini.

Jean-Marc La Frenière

 

 

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