Les mots épars

Publié le par la freniere

Les mots épars sur une page, dépourvus de syntaxe, je les ratisse comme je peux. C'est fragile un livre, tout autant qu'une vie. Les phrases cherchent leur sens. Les hommes cherchent leur souffle quand le sang coule à coté des blessures et s'échappe des veines. Qu'y a-t-il de plus désespérant que la voix de la raison? Pourquoi vivons-nous? Pourquoi sommes-nous là? Pourquoi mourir? Pourquoi l'enfance puis la vieillesse? Pourquoi la haine? Pourquoi l'amour? Qu'on m'accorde les mouches, la piqûre des taons, la brûlure de l'ortie et des serpents-sonnettes, les poils de chat sur la moquette, la moquerie des enfants, l'eczéma des vieux arbres, les morsures de bêtes, les ouragans, les parapluies et les paratonnerres, le rhube des foins, les engelures d'hiver, les penman’s à grands manches, les cils givrés et les mitaines pas de pouce, les colonnes de fourmis charpentières affaiblissant les poutres, quelques noyés, quelques culs de jatte, les pots cassés, les pelletages de neige et de nuages, les fronts de bœuf, les faces à claques et les shoe-claques, les griffures aux mollets des enfants, les échardes en bois et les aiguilles à coudre aux mains de cenelliers, les bleus du cœur, les peines d'amour, qu'on m'accorde la vieillesse, la maladie, la mort, mais qu'on me débarrasse de l'argent, des frontières, des religions, des pandémies provoquées par la finance et les calculs en Bourse, de l'appât du gain et des nouveaux colonialismes, de la haine et de l'économie tentaculaire. Pourquoi la victime finit-elle par aimer son bourreau, l'esclave croire que son maître veut son bien, l'ouvrier qu'il mérite un patron et l'homme un Dieu? Je ne me suis jamais résigné au réel. Les mots peuvent désigner ce qui n'existe pas. Tous les clochards ne sont pas Diogène, mais je tiens à l'idée du baril et à sa nudité. Les mots sont comme des germes saprophytes qui recyclent les choses en décomposition, si on me passe le mauvais jeu de mots.

De l'acier et du verre grattent le ciel. Les oiseaux hésitent à voler entre les épouvantails ajourés des pylônes, des épouvantails sans tête avec les bras tronqués, des épouvantails de métal avec leurs jambes en arceau, des épouvantails aux nerfs métallisés, des épouvantails au galbe des jambages peaufiné comme une lettre, leurs écheveaux de fils tendus de l'un à l'autre. Des millions d'insectes bougent sous les ecchymoses de la terre, des vers luisants aux ténébrions, des colonnes de fourmis aux scolopendres. Malgré leur corps resté intact, les insectes finissent par mourir comme les éléphants et les tortues marines. Ils aménagent des espaces, mais subissent le temps. Les montagnes sont des gisantes mutilées, pleines d'excroissances et de fêlures, quelques poils d'arbre sur des verrues de pierre. À l'ubac des cimes airent des urubus. Ils guettent les cadavres qui jonchent les rubans d'asphalte. Dans les champs, l'euthanasie du blé a remplacé son antique moisson. Un seul tracteur, véritable herbivore mécanique, suffit pour mettre en sacs des hectares de foin. Finies les corvées et les fêtes au moment de glaner. La forêt délire dans la paranoïa des feuilles rougissantes. Elles ont peur à l'automne de rejoindre le sol. Dans les cimetières d'autos, les véhicules exhibent leurs entrailles. Une odeur d'essence flotte partout. Le temps se boit comme du lait qui fermente. La nuit respire comme quelqu'un qui a de l'asthme, avec de petits bruits de toux, un râlement des poumons, un silement des bronches. Les branches des arbres font de même. Agitées par le vent, des figures hallucinent au théâtre des formes. Des hommes dansent pour connaître le tournis des atomes. Leurs mains s'agitent comme des étoiles de chair. On entend jérémier (jérémiades, jérémiades) les arbres solitaires. Ils pleurent ou implorent. Il y a des animaux penchés sur les lèvres des crevasses. Il y eut des mammouths, il y a maintenant des rennes. Y aura-t-il demain des survivants au massacre des hommes?

 

Jean-Marc La Frenière

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