Lundi 12 juin 2006
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Lundi 12 juin 2006

Depuis des années et des années, une scène me poursuit : je ne l’ai pas vue, et cependant je la vois derrière mes yeux, au croisement de la mémoire et de l’imaginaire, là où fantômes et fantasmes se forment et apparaissent. Cette scène a eu lieu dans les derniers jours de mai 1871, à Paris. Un troupeau de Communards, que l’on vient d’arrêter et qu’encadrent les versaillais, passe devant la foule ameutée sur les boulevards dans les parages de l’Opéra : une foule de bourgeois bien mis qu’accompagnent leurs épouses en tournures et voilettes. Tous ces gens, qui ont eu peur, clament un soulagement haineux et victorieux, mais voici que dans l’excitation générale, quelques-unes des femmes s’avancent vers les prisonniers, et tout à coup arrachent la longue épingle qui retient ensemble chignon et chapeau, puis les manient à bout de bras, et crèvent les joues, crèvent les yeux sous les applaudissements et les rires.

Cette scène me poursuit parce qu’elle donne la mesure d’un comportement moral dont la répétition finit par fournir l’une des normes de mon pays. On sait que les vainqueurs, partout, sont les propriétaires de l’histoire et qu’ils en font disparaître les épingles à chapeaux, mais cette disparition, chez nous, se double d’un tel refoulement de la violence que cela lui interdit d’exister. Dès lors, faute d’une expression qui pourrait les exorciser, les scènes de ce genre rôdent dans l’inconscient collectif où, loin de s’apaiser, elles deviennent les appelants de débordements identiques aussitôt que l’occasion s’en présente.

Il se peut que cette scène me soit devenue exemplaire parce qu’elle met en scène un meurtre spontané du regard, que le pouvoir français commet régulièrement. On dit qu’ici le geste final est toujours d’aveugler l’adversaire pour qu’il ne voie pas ce qu’on lui fait, et par conséquent soit incapable d’en témoigner valablement. Il suffit de se rapporter à deux évènements pour constater à quel point la scène évoquée semble servir de perpétuel modèle. Ainsi de la rafle du Vel’ d’Hiv et du pogrom que subirent les Algériens, à Paris même, dans la nuit du 17 octobre 1961.

Chaque fois, une cruauté immédiatement ouverte, sinon légalisée, par la hiérarchie de l’État : chaque fois, le même enterrement d’une éventuelle prise de conscience salutaire, comme si la lâcheté des exécutants ne faisait que refléter la réalité fondamentale de nos gouvernements successifs. Quand la vérité finit par devenir publique, c’est que l’amnistie a bâillonné les victimes et définitivement soumis la justice au crime. On ne devrait pas s’étonner que les révisionnistes nient l’évidence des camps d’extermination quand la volonté officielle est depuis toujours de blanchir l’histoire : cela va si loin que Mitterand préfère aujourd’hui son passé de Vichyste à son passé de résistant.

Ce petit sacrifice personnel a malheureusement – vu la fonction de l’intéressé – un effet co0llectif : enrubanné de raisons démocratiques, il favorise la renaissance du racisme, de l’exclusion et du nationalisme le plus régressif. Ailleurs, mais dans un mouvement semblable, l’humanitaire si généreusement médiatisé prête son aide à la purification ethnique. Bref, tout change sans cesse de sens dans une belle confusion, qui est le nouvel ordre.

Les riches ne crèvent plus les yeux des révoltés avec des épingles à chapeau, mais avec des images. Cet aveuglement a l’avantage de n’être ni salissant ni douloureux. Le pouvoir est à nouveau divin puisqu’il peut agir invisiblement. Il faudra sans doute beaucoup de temps pour qu’on aperçoive dans cette invisibilité un crime contre l’humanité puisqu’on ne l’a pas mieux distingué chez la mafia du sang contaminé, qui, pourtant, a servi la propagande du sida avec bien plus d’efficacité que notre sexualité rendue pécheresse. Le virus, lui aussi, appartient à l’invisible : quand sa cruauté apparaît, il est trop tard. Bizarrement, ce qui prépare les viols, les massacres, la destruction, apparaît aussi trop tard, mais uniquement parce que les responsables, pour n’être pas coupables, choisissent toujours d’aveugler.

 

Bernard Noel   La Castration mentale   Ulysse Fin de Siècle

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Lundi 12 juin 2006

"Salauds de pauvres" s'écrie Gabin à Bourvil dans la Traversée de Paris. C'est vrai, ils nous emmerdent ceux-là, nous encombrent, nous envahissent, nous mendient, nous menacent, viennent jusque dans nos bras polluer nos villes et nos campagnes! ...

(L'autre jour, j'entendais à la radio qu'à un sommet sur le commerce mondial, un dirigeant d'entreprise chinois envisageait de licencier trois millions de personnes(!) pour rendre son entreprise plus compétitive. Tonnerre d'applaudissements!  Ca, c'était du capitalisme ... On n'a pas idée de ce que ces gens-là nous veulent, leur haine, leur infini mépris plutôt.

Cela dit, je ne compte pas devenir le José Bové des poètes.  Je ne suis pas pauvre, je suis même fonctionnaire - c'est dire si je suis "nanti"!  Bref, on est toujours le riche de quelqu'un.)

Non, je voulais parler des humbles en poésie, je veux dire des vieux -- ou jeunes, d'ailleurs -- traditionalistes qui ne peuvent pas ou ne veulent pas décrocher des vers, de la rime, de l'alexandrin, du sonnet, etc., et ne sont ou ne veulent pas être au courant de ce qui s'écrit aujourd'hui.  Vous en avez sûrement rencontré dans des lectures, des soirées, des réunions, etc.  Comment être avec eux?

Mais je donne l'impression qu'il ne s'agit que d'une caste d'attardés.  D'abord, ils sont plus nombreux que nous (et souvent plus organisés: "Le Cercle des Poètes Réapparus" vient de s'intituler récemment un cénacle local!), et leur conception de la poésie -- à savoir: un truc qui rime -- est plus que largement répandue dans le "grand" public.

(Il y a quelque temps, j'écoutais dans une station de radio nationale         une émission, assez drôle parfois, quoique très "copinage"        par bien des côtés, dont l'invitée était. l'actrice Marie Trintignant qui interprétait à ce moment-là avec son père Jean-Louis "Les Poèmes à Lou" 'd'Apollinaire sur une scène de théâtre parisienne.  La conversation vint sur la poésie.  "Mais il doit bien encore exister des poètes aujourd'hui?" demanda l'animateur."Vous connaissez des noms?  Silence (radio, c'est le cas de le dire!).  "Vous, (il s'adressa à une autre participante), vous pourriez écrire des poèmes?" -- Non, répondit celle-ci, ]e suis incapable de faire des rimes, De toute façon, aujourd'hui, la poésie, c'est la chanson", renchérit un troisième (et il cita un chanteur ... anglais).

On en resta là. Ca valait mieux. Cela juste pour dire qu'il ne faut pas se méprendre. A se lire dans nos revues, nos assemblées, nos petits débats, on pourrait finir par se croire importants.  Alors qu'une infinie majorité de gens n'a jamais entendu (et n'entendra jamais) parler de nous, et une non moins infinie majorité ignore totalement qui sont Follain, Michaux, Ponge, Reverdy, etc ... et même dans des milieux dits "cultivés".

Mais revenons à nos rimailleurs. Comment être avec eux ? Longtemps j'avoue n'avoir ressenti aucun sentiment de supériorité à leur égard.  Ils "s'expriment", je "m'exprime", ils croient avoir "quelque chose à dire", moi aussi.  Nos manières diffèrent, voilà tout. Chez beaucoup de mes collègues, j'avais pourtant constaté un côté ricaneur, dénigreur.  Qui me rappelait hélas l'indifférence méprisante qu'ont souvent vis-à-vis de nous, pauvres écrivaillons provinciaux, les quelques poètes officiels parisiens bien en place dans les administrations littéraires ou chez les "grands" éditeurs.

Malgré tout, et pour être franc, quelques expériences ont mis à mal ma magnanimité. Il m'arriva, il y a quelques années, sur la recommandation de la bibliothèque de prêt départementale, d'être invité dans des endroits perdus qui avaient "envie de faire quelque chose pour la poésie".  Et généralement je me retrouvais accompagné de deux ou trois rimailleurs impénitents du cru. Une fois, je dus battre à la lecture une démonstration de machine à coudre quelques mètres plus loin.  Une autre fois, j'attendis tout l'après-midi que le conseil municipal débarquât le soir pour se féliciter (et sans acheter de livres) de cette "action de la commune pour aider la poésie". Durant ce temps-là, j'avais eu tout loisir de faire la connaissance de mes labadens en poésie.  L'un d'entre eux avait un press-book de lettres et de photos à faire pâlir d'envie Claudia Schiffler et une collection de médailles aux jeux floraux comme même les généraux russes n'en n'ont pas dans leurs armoires. Les auteurs, les revues d'aujourd'hui?  Bah, à quoi bon?  Plus grave, je lus dans un de leurs opuscules un poème d'une jeune femme atteinte d'une mortelle maladie qui parlait de ses souffrances, mais de manière si maladroite, si risible, que c'en était seulement ridicule."Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur" a dit l'Alfred, et ce n'est pas si idiot que ca en a l'air, d'ailleurs (les poètes intellectualisants, à l'autre bout de la chaîne, qui veulent seulement que la poésie soit "une réflexion sur la langue", feraient bien d'y penser parfois).  Mais là, quelque chose avait manqué. Un "bagage"?  Des études?  Des lectures? De la curiosité?  Qu'est-ce que c'était, écrire?  Avoir un projet, sans doute, le projet de s'inscrire dans une histoire, un projet littéraire, un projet esthétique?  Puisque si vous ne cherchez pas la manière, le style, la Beauté , vous ne pourrez jamais faire ressentir à quelqu'un d'autre ce que vous voulez lui faire ressentir ou comprendre? (C'est toujou,rs cette vieille histoire du mendiant aveugle dans la rue qui a marqué "aveugle" sur une pancarte. Et sa sébile est vide. Un passant lui suggère d'inscrire: "LE PRINTEMPS VA VENIR ET JE NE LE VERRAI PAS".  Et sa sébile est pleine!..)

Mais, après tout, étais-je si sûr qu'aucun lecteur de l'opuscule n'avait trouvé le poème de la jeune mourante merveilleux et dans ce cas-là elle avait atteint son but?  Je me voulais parmi ces "sauvages" une sorte d'évangéliste de la seule vraie et bonne poésie.  Mais des dieux, il y en a tant.  Et tant de gens croient même qu'il n'y en a aucun.

Bref, ces petites séances commençaient à me déprimer. Je me sentais atteint dans mon travail, dans ma quête, dans mon amour-propre et ma raison d'être. (Je me souvenais d'une merveilleuse nouvelle de Iain Chrichton Smith -- Brèves no32 - Spécial Ecosse --- où un poète "officiel" qui croise un "mauvais" poète déclamant de mauvais poèmes afin de recueillir des fonds pour un enfant malade aux USA finit par perdre à son contact le sens de son écriture et de sa vie.  Je me rappelais aussi l'aphorisme du cher René -- Char-- "Aucun oiseau n'a le coeur de chanter dans un buisson de questions" Et comme j'ai déjà tendance à trop m'y fourrer, dans les buissons de questions!) je refusais donc peu à peu ces invitations de la France profonde. Au fond, se promener en limousine et en pompes à 15000 francs dans les banlieues sordides, ce n'est pas sain.

Salauds de pauvres!

Jean-Claude Martin

dans la revue DÉCHARGE, no 106, juin 2000

 

 

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Jeudi 11 mai 2006

Qu’est ce que c’était des larmes de crocodile ?

La question venait de se frayer un passage dans l’enchevêtrement, les méandres, le désordre de sa memoire, et tout d’un coup elle avait 7 ans, et vraiment elle se demandait “mais qu’est ce que c’est des larmes de crocodile ?”

Les crocodiles, ça vit dans l’eau, alors probablement que quand ils pleurent, ça se voit pas, parce qu’ils sont déjà mouillés ?

Les crocodiles, ils sont pas beaux, et puis ils font très peur, mais peut-être qu’eux aussi parfois ils ont envie de pleurer…..comme elle. Peut-être même qu’ils s’en empêchent, parce qu’ils savent bien eux aussi que tout pas beaux comme ils sont, tout vilains et tout, ils savent bien qu’on viendra pas les consoler.

Mais elle, elle était pas mouillée tout à l’heure quand elle avait pleuré, même qu’il pleuvait même pas, même qu’elle se sentait toute rouge et toute chaude, parce qu’elle essayait si fort de s’empêcher.

Ça l’énervait quand elle pleurait, ça le mettait encore plus en colère, dans un livre pourtant elle avait vu que quand un petit garçon ou une petite fille pleurait, souvent leur papa ou leur maman les consolait.

Mais les livres, ça racontait des histoires, non ?

Parce qu’elle en était presque sûre, les géants, il n’y en avait pas en France, en Amérique peut-être, mais en France, non, non, non.

Tout à l’heure elle avait pleuré, et il lui avait crié “arrête un peu tes larmes de crocodile”.

Mais, c’était quoi des larmes de crocodile ?

Elle avait suspendu son geste, se rappelant.

Elle se mordit les lèvres, essaya de finir sa phrase. Mais ses doigts ne couraient plus sur le clavier.

Les mots n’avaient plus de sens, elle ne comprenait plus.

Elle referma le clavier de l’ordinateur, se leva.

Il faisait un peu froid tout d’un coup.


Laurence Murphy.

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Vendredi 5 mai 2006

 

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 J’ai emprunté les ornières humides et profondes

Au flanc de la montagne d’Aujour

Là où l’air se raréfie

Prés du lac, au Jas des Aigues

J’adore ces moments singuliers

Où je m’échappe à moi-même

Où je décide d’aller à la rencontre de la terre

De me fondre à la glaise, à traquer les pierres

Je me sens en infidélité

L’impression étrange de tromper le monde

Un moment de solitaire intimité et d’indécence

Impartageable

Et pourtant, je ne peux garder secret

Ce que la nature m’a livré…

J’ai assisté comme un adolescent inhibé et médusé

A la première division cellulaire des pierres

Je vous la livre dans sa brutalité clinique…  

 

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 Par la suite c’est comme pour les humains

Ça se multiplie, ça se multiplie

A l’infini ou presque…

Quant à l’intérieur

C’est un mystère

Je ne peux en dire plus

Plus tard peut-être…

 

La prochaine fois

J’espère pouvoir assister à l’acte

Je vous ramènerai alors

Promis,

La scène primitive

Des pierres

Jean-Luc Gastecelle 

 

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