Il faut savoir aimer pour apprendre à mourir, ne pas laisser le squelette parler plus fort que la chair. N’ayons pas peur des étoiles, de viser haut, d’être trop grands. N’ayons pas peur de la tendresse, des brins de paille ou de la vie. C’est à jamais le mal, la souffrance et la peur. Les cachots sont partout pareils. Les banquiers sont les mêmes. Tous les amours sont différents et nous sauvent du reste.
L’orange sous l’écorce fait déjà son partage et l’homme ne sait pas que la terre est à tous. Sous les arbres en fleurs, on marche à l’ombre d’un cercueil, d’une table ou d’une chaise. À défaut d’espérance, je m’attarde au bonheur. Il est si simple de marcher les pieds nus sur le sable, de goûter un caillou comme un enfant curieux. Mes mots ont encore de la terre au bout de leurs voyelles. Ils cherchent dans le vent à saisir l’impossible. Le pays que j’habite ignore les frontières. Quand je recouds les phrases trouées par la mitraille, une tête d’épingle me sert d’infini.
Ne cherche pas la fumée quand les étoiles brûlent. Le feu est la mémoire du feu, la cendre n’est qu’un leurre. Dans l’humus du monde, c’est le grain de sa peau qu’il faut d’abord semer. À quoi sert une idée qui ne sent pas les fleurs, un poème sans larmes, une pomme sans pépins, une vie sans amour ? N’écris pas sur les murs, écris sur la lumière. N’écris pas sur le sable mais sur le fil de l’eau. Les larmes sur la joue ont le visage d’un enfant. Les feuilles dans les arbres ont la voix des oiseaux. Il nous reste le cœur pour apprendre à voler.
Au cœur de chaque hiver un homme fait un feu, une femme sourit, un verre d’eau pour la soif accueille l’espérance. Quand j’ouvre la fenêtre, les arbres me saluent. Je dessine des oiseaux que je n’ai jamais vus. Les enfants des arbres avec leur presque peau n’ont pas encore de nœuds. Je pousse parmi les herbes folles une brouette de mots. Entre l’étable et le mot table j’échappe quelque fois une voyelle ou deux. Chaque pas est un mot. Une h brinquebalante détourne l’horizon. Les enfants qui s’amusent déterrent les gros mots pour en faire des billes. Les mots portent en écharpe le bras cassé du silence. La rivière des phrases charrie sans se lasser les ordures du sens et les conseils de grammaire. Je me tiens loin des adjectifs. Je trace mon chemin à l’ombre des adverbes.
On nous promet le ciel pour nous vendre l’enfer. Je suis un homme d’oiseaux, de pieds nus et d’espoir. Il m’arrive d’effacer ma trace avec mes propres pas. L’illusion de voler rapproche des nuages. L’amour des graines se manifeste par les fleurs, celui des hommes par les mots. Je ne suis qu’un jardin oublié par l’hiver. Lorsque le chien aboie, c’est pour défendre un rêve. Quand on prend la route, on marche pour toujours. Sur le comptoir des bars, tout au fond de la mer, sous l’écorce des arbres, derrière toutes les portes, ce sont encore des mots que je cherche.
Cherchant des métaphores au milieu des poubelles, j’ouvre toutes les boites avec l’encre d’un bic. Sur un petit cahier, je note un peu de vie pour nourrir le silence. Je lis comme dans un livre sur l’écorce des arbres, les plumes des oiseaux, la peau noire des pierres. La petite fille jouant à la poupée devient elle-même la poupée. L’enfant courant derrière sa balle, c’est lui-même qu’il suit. Le peintre donne aux arbres des fruits en plein hiver et des feuilles à la neige. Il peint à la lueur d’un soleil que nous ne voyons pas.
Je vois toujours une armoire dans un arbre. Il évoque pour moi la mémoire. Un jour ou l’autre, les pas qu’on oublie, les gestes qu’on avorte, se transforment en mots. Les pas sont des brouillons des routes à venir. Lorsque le temps sera venu, une lumière viendra me mourir. Je suis prêt pour la vie. Quand il cesse de pleuvoir, l’eau continue sous terre le trajet des nuages. Ma bibliothèque est une forêt. Chaque arbre a son titre. Le vent tourne les pages. Le passage d’un chevreuil me sert de signet. Entre les mots, je trouve toujours un bout de plante, une plume d’oiseau, des cailloux.
Celui qui marche dans le froid devine la chaleur. Celui qui marche dans la nuit crée sa propre lumière. La sagesse n’empêche pas la ferveur. La prière n’empêche pas la révolte. Où trouver la lumière quand l’avarice de l’absence thésaurise les jours ? Des images picotent sous la peau des yeux comme des lichens sur la pierre. De plus en plus souvent je rencontre mon âme. J’aime qu’on puisse réparer l’espoir dans le village voisin, qu’un peu d’éternité laisse traîner ses pieds sur le bord de la route. J’aime bien que le fugace nous fasse des pieds de nez, que l’infini s’échine à soulever des pierres au milieu du jardin.
Il serait temps qu’on rafistole nos âmes au lieu de travailler, qu’on réponde aux oiseaux, qu’on troque le sabre pour un vers et la faim pour un bœuf. Il serait temps qu’on vive sans l’ombre d’un drapeau, sans veau d’or, sans Dieu. Il serait temps qu’on pleure sans aucune raison, qu’on danse dans les rues pour une goutte de pluie. Il serait temps qu’on rie quand les banques prennent feu, quand les soldats désertent, quand le malheur fait faillite. Le tissu de la vie est issu du hasard, c’est l’homme qui s’y taille de mauvais habits. La terre est encore chaude, l’espace immense et l’espoir à semer.
D'un mot l'autre