Jeudi 22 juin 2006

Notre époque est en crise parce que les individus voudraient aller vers le sens, mais que leur appartenance au corps économique ne les porte que vers la consommation, qui est seulement mortalité.

Bernard Noel   La Castration mentale

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Jeudi 22 juin 2006

AMER INDIEN

 

Les âges d’or et les barbaries s’étagent

              dans l’épaisseur des siècles

Des races entières dorment au fond des mythes

Elles tournent vers nous leurs masques de pierre

               leurs fétiches

               leurs dieux sculptés plus beaux que nos dieux

Leurs monolithes solaires marquent l’heure
              
des grands cataclysmes

Leur sagesse sublimée au ventre des amphores
               
flotte dans l’air

               (pollen immortel)

Et fait soudain délirer nos esprits momifiés

 

Tabous tabous

 

Trésors cachés aux cavernes de l’être
               
où gît un peu de cendre

Mythes calcinés au feu d’une plus vaste connaissance

Une roche sculptée roule du plus profond du temps
                
brouille l’Histoire
Et les grands-prêtres du Savoir

                 ne comprennent même plus leur abécédaire

Ils insultent l’oracle à tête d’oiseau

                 dont le chant fait choir les chapiteaux du temple

 

Tabous tabous

 

Secret scellé aux cavernes de l’être

L’homme est la préhistoire de l’homme

                  aux chambres des pyramides.

Gilles Hénault

 

 

par la freniere publié dans : Paroles indiennes
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Mercredi 21 juin 2006

Il faut savoir aimer pour apprendre à mourir, ne pas laisser le squelette parler plus fort que la chair. N’ayons pas peur des étoiles, de viser haut, d’être trop grands. N’ayons pas peur de la tendresse, des brins de paille ou de la vie. C’est à jamais le mal, la souffrance et la peur. Les cachots sont partout pareils. Les banquiers sont les mêmes. Tous les amours sont différents et nous sauvent du reste.

L’orange sous l’écorce fait déjà son partage et l’homme ne sait pas que la terre est à tous. Sous les arbres en fleurs, on marche à l’ombre d’un cercueil, d’une table ou d’une chaise. À défaut d’espérance, je m’attarde au bonheur. Il est si simple de marcher les pieds nus sur le sable, de goûter un caillou comme un enfant curieux. Mes mots ont encore de la terre au bout de leurs voyelles. Ils cherchent dans le vent à saisir l’impossible. Le pays que j’habite ignore les frontières. Quand je recouds les phrases trouées par la mitraille, une tête d’épingle me sert d’infini.

Ne cherche pas la fumée quand les étoiles brûlent. Le feu est la mémoire du feu, la cendre n’est qu’un leurre. Dans l’humus du monde, c’est le grain de sa peau qu’il faut d’abord semer. À quoi sert une idée qui ne sent pas les fleurs, un poème sans larmes, une pomme sans pépins, une vie sans amour ? N’écris pas sur les murs, écris sur la lumière. N’écris pas sur le sable mais sur le fil de l’eau. Les larmes sur la joue ont le visage d’un enfant. Les feuilles dans les arbres ont la voix des oiseaux. Il nous reste le cœur pour apprendre à voler.

Au cœur de chaque hiver un homme fait un feu, une femme sourit, un verre d’eau pour la soif accueille l’espérance. Quand j’ouvre la fenêtre, les arbres me saluent. Je dessine des oiseaux que je n’ai jamais vus. Les enfants des arbres avec leur presque peau n’ont pas encore de nœuds. Je pousse parmi les herbes folles une brouette de mots. Entre l’étable et le mot table j’échappe quelque fois une voyelle ou deux. Chaque pas est un mot. Une h brinquebalante détourne l’horizon. Les enfants qui s’amusent déterrent les gros mots pour en faire des billes. Les mots portent en écharpe le bras cassé du silence. La rivière des phrases charrie sans se lasser les ordures du sens et les conseils de grammaire. Je me tiens loin des adjectifs. Je trace mon chemin à l’ombre des adverbes.

On nous promet le ciel pour nous vendre l’enfer. Je suis un homme d’oiseaux, de pieds nus et d’espoir. Il m’arrive d’effacer ma trace avec mes propres pas. L’illusion de voler rapproche des nuages. L’amour des graines se manifeste par les fleurs, celui des hommes par les mots. Je ne suis qu’un jardin oublié par l’hiver. Lorsque le chien aboie, c’est pour défendre un rêve. Quand on prend la route, on marche pour toujours. Sur le comptoir des bars, tout au fond de la mer, sous l’écorce des arbres, derrière toutes les portes, ce sont encore des mots que je cherche.

Cherchant des métaphores au milieu des poubelles, j’ouvre toutes les boites avec l’encre d’un bic. Sur un petit cahier, je note un peu de vie pour nourrir le silence. Je lis comme dans un livre sur l’écorce des arbres, les plumes des oiseaux, la peau noire des pierres. La petite fille jouant à la poupée devient elle-même la poupée. L’enfant courant derrière sa balle, c’est lui-même qu’il suit. Le peintre donne aux arbres des fruits en plein hiver et des feuilles à la neige. Il peint à la lueur d’un soleil que nous ne voyons pas.

Je vois toujours une armoire dans un arbre. Il évoque pour moi la mémoire. Un jour ou l’autre, les pas qu’on oublie, les gestes qu’on avorte, se transforment en mots. Les pas sont des brouillons des routes à venir. Lorsque le temps sera venu, une lumière viendra me mourir. Je suis prêt pour la vie. Quand il cesse de pleuvoir, l’eau continue sous terre le trajet des nuages. Ma bibliothèque est une forêt. Chaque arbre a son titre. Le vent tourne les pages. Le passage d’un chevreuil me sert de signet. Entre les mots, je trouve toujours un bout de plante, une plume d’oiseau, des cailloux.

Celui qui marche dans le froid devine la chaleur. Celui qui marche dans la nuit crée sa propre lumière. La sagesse n’empêche pas la ferveur. La prière n’empêche pas la révolte. Où trouver la lumière quand l’avarice de l’absence thésaurise les jours ? Des images picotent sous la peau des yeux comme des lichens sur la pierre. De plus en plus souvent je rencontre mon âme. J’aime qu’on puisse réparer l’espoir dans le village voisin, qu’un peu d’éternité laisse traîner ses pieds sur le bord de la route. J’aime bien que le fugace nous fasse des pieds de nez, que l’infini s’échine à soulever des pierres au milieu du jardin.

Il serait temps qu’on rafistole nos âmes au lieu de travailler, qu’on réponde aux oiseaux, qu’on troque le sabre pour un vers et la faim pour un bœuf. Il serait temps qu’on vive sans l’ombre d’un drapeau, sans veau d’or, sans Dieu. Il serait temps qu’on pleure sans aucune raison, qu’on danse dans les rues pour une goutte de pluie. Il serait temps qu’on rie quand les banques prennent feu, quand les soldats désertent, quand le malheur fait faillite. Le tissu de la vie est issu du hasard, c’est l’homme qui s’y taille de mauvais habits. La terre est encore chaude, l’espace immense et l’espoir à semer.

par la freniere publié dans : Prose
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Mercredi 21 juin 2006

J’avance les pieds nus dans la glace fondante. Les mots seuls m’habillent, les engelures d’enfance, la mer imaginée offrant sa peau aux dents des vagues. Je suis comme une abeille sous la mitraille du pollen, la fleur du désir à la veille d’éclore. Je n’ai pas peur sur l’herbe. J’ai peur du béton. Quand je creuse le temps, je ne sais pas où tombent les secondes. Les jours sont des oiseaux dans le nid des semaines. Je préfère l’alouette du lundi au coucou du dimanche.

J’écris par petites touches naïves sur le graphique du cœur. Il faut des milliards d’atomes pour écrire un seul mot. Chacun sa canne blanche, sa guitare d’Orphée. Chacun son chant d’oiseau dans la cage thoracique. Chacun son ver dans la pomme d’Adam. Les feuilles qui remuent ovationnent le vent. J’approche 60 ans et je m’étonne encore. Un oiseau m’émerveille, le vert des fougères, le lisse des galets. Chaque fleur est un baume au milieu de la ville.

L’argent, les drapeaux et les dieux transforment les enfants en bêtes d’holocauste. Les écoles les déguisent en adultes, les usines en boulons. Assis sur un banc de parc, le cœur à cloche-pied dans la marelle des rides, les vieux mendient l’amour. Ils en ont tant donné, ils ne cherchent qu’un signe, un sourire, un merci. Les années cognent contre la coque du navire mais les vagues s’effacent. Un dernier quai s’allume où s’accrochent les rives.

J’avance les mains vides où commence la phrase. Je cherche dans les mots le baiser des vaincus, la braise qui résiste aux feux de foyer morts, l’espace d’un regard où je n’irai jamais, une simple étincelle au milieu de la nuit. Un seul grain de pollen a précédé le miel, un seul gland pour un chêne, les fleurs bleues du lin juste avant la vareuse. On n’apprend pas la vie dans les pages d’un livre. Les rêves meurent plus vite que nous. Il faut toujours garder l’étincelle première.

Les sentinelles aveugles surveillent de l’oreille. Devant une porte ouverte, on ne sait pas très bien si l’on entre ou l’on sort. Nous tournons dans le sens des astres. Voyageur sans route, je prie sans cathédrale. Par la force des mots, je soulève sans bras la barre d’horizon. Je frôle l’éternité sans savoir comment, le cœur au bout des mots, le hasard dans les yeux.

Que reste-t-il à dire à ceux qui ont tout lu? Je sais à peine la syntaxe des fleurs, la grammaire des arbres, la mémoire des bêtes. La vie commence quand on ferme l’écran mais je m’entête à sillonner le net en quête d’un dernier mot, un seul mot de vrai, un mot de chair, une bouteille à la mer, le caillou d’un Poucet pour indiquer la route, un os de mémoire arraché des entrailles.

Ici, le moulin du soleil tourne ses bras d’hiver. Une farine de neige envahit l’espérance. Le cœur est un enfant qui pleure dans une cuisine froide. Il cherche des caresses, la petite laine des rires, le lait chaud d’une femme. Par la fenêtre ouverte, les sillons des oiseaux laissent germer l’azur. Je découpe des images dans l’étoffe de la langue. Je redresse ma colonne verbale pour me tenir debout face aux mensonges du temps. Je creuse dans la terre à petits coups de crayon. J’écris avec des mots de chaque côté du cri, un doigt dans la gorge jusqu’à vomir de l’encre.

Qui départagera le mouton de sa haine et l’homme de sa peine ? Les larmes se déguisent en sourires de clown. Tous les mots sont nouveaux, il suffit qu’on les dise avec les lèvres nues. Les ailes s’affolent, les échines se cabrent dans l’appel du rut. Un orage vert éclate aux pointes des résineux. L’herbe jaillit sous la poussée des graines et le pollen ovule dans le ventre des fleurs. Le moindre paysage est le corps d’une femme, une marée d’orgasmes ranimant les fossiles. L’été fait déborder la sève dans la mémoire végétale.

Dans une grotte sonore, la parole se heurte aux stalactites du silence. Mes mots sont des bateaux de papier qui n’ont jamais coulés, des cerfs-volants sans fil, des bateaux en bouteille faisant sauter le bouchon, des boussoles affolées par le vol d’une abeille. Je puise mes images dans la mémoire des opales, les noces de rainettes, les ovaires du vent, le chuintement des herbes, le sourire d’une femme. Les veines des enfants convergent vers la mère, les sources vers la mer, les gestes vers le cœur. Toutes  les routes commencent par un premier pas.

21 juin 2006

par la freniere publié dans : Prose
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Mercredi 21 juin 2006
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Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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