Ce matin, mon regard est celui d’une fleur, un iris de soleil, une pupille de pluie sous une paupière d’arc-en-ciel. Je réponds au vent par la voix du pollen. Un bruit de mer dans les feuilles m’emporte vers le large. Les oiseaux rament sur les branches. La sève ricane sous l’écorce comme l’enfance d’un vieillard se cache dans ses rides. Je vis sur la galerie comme un tamia rayé picorant l’absolu. Ses grands yeux sont des noix qui brillent dans la nuit. Les miens sont comme l’eau accueillant le soleil. Ils plissent dans les vagues.
Est-ce que le chant m’entend quand j’écoute les notes ? Lorsque les mots viennent à manquer, j’ai comme l’impression de rapetisser du cœur. J’écris avec mes doigts sur l’écorce des arbres. Je suce des cailloux pour retrouver l’enfance. Je grimpe dans les branches pour écouter les feuilles. Mon crâne en goguette fait craquer ses neurones. Qu’importe que les plombs sautent, je traverse la nuit à la lueur des lucioles. J’arpente le réel sur les échasses du rêve.
Qu’on tire la chasse ou le chevreuil, c’est la terre qu’on blesse. Dans ce monde sans soif que celle du profit, on coupe l’eau d’érable avec le sel de mer. On prend pour un poème le slogan des affiches. On brode les poupées avec du fil de fer. On brade l’absolu pour une once de morphine. On assassine un cœur pour une jambe en l’air. Si l’homme savait aimer, la terre aurait moins mal. Le ciel a beau sourire sur les ordures ménagères, c’est comme si c’était pas vrai. On sait mal voir ce qu’on aime dans le factice du décor. On sait mal dire ce qu’on tait dans le bruit des radios. On ne vit plus, on joue sur le verre des écrans. Peu importe les répliques, on y perd son âme.
Le train du temps roule de travers. Les nuages bringuebalent sur des rails tordus. J’ai l’air fou dans mon trou à chanter pour des pommes, à répondre aux grenouilles, à prier pour les pierres, à laver le silence avec l’eau du cœur, à brandir un silex au milieu des moteurs. Je sers d’épouvantail aux revendeurs de chars, de repoussoir aux banques mais d’espoir aux oiseaux. Je porte la sagesse comme un habit de pauvre, comme un habit d’emprunt qui me serre le cœur. De plus en plus mes gestes apprennent à l’habiter.
Les gros camions tirent avec eux l’espace mais rapetissent les routes. Des tonnes de hamburgers broutent les brosses d’herbe et les grands champs de trèfle. Le monde continue. On se demande pourquoi. Sur un vélo d’espoir, je promène mon cœur dans un panier d’osier qu’on accroche aux poignées. C’est un vieil air de blues qui tient lieu de pédales. Quelque chose de fleuri m’attire quelque part comme un peu du vivant qui survit à l’argent, l’automne avec de beaux érables, l’écriture silencieuse des monts, les bicoques d’oiseaux qui cherchent à séduire, les mots désemparés devant les yeux d’un faon.
Le bruit léger du temps est devenu pesant. On transporte l’espace avec de grosses machines. J’ai l’air fin dans mon coin avec ma vieille brouette, ma pelle et mon crayon, comme si la poésie allait encore de soi, comme si l’amour avait sa place, comme si les heures étaient de paille. Je reste un paysan au milieu de la ville, un coureur des bois sur une ligne de métro. Si maman me voyait, elle parlerait de fraises égarées sur la neige, de citrouilles en hiver. Elle tricotait si bien les fougères de laine.
13 juin 2006
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