Vendredi 3 février 2006

La ville d'avant est la demeure de tous les possibles, elle est cavalcade de débauches, torrents de sueur, de sang qui dévergondent les manifestes de l'interdit, ouragans de corps prodigieusement accouplés qui lacèrent les dogmes, qu'ils viennent du ciel ou de la douleur, la ville d'avant est fruit délicieusement empoisonné qui préconise les jouissances de la bâtardise, la ville d'avant est monstre sorti des entrailles des amours illicites du vin et de la folie, la ville d'avant est carnaval, saccades charnelles et envoûtées du tambour, chair affranchie de la gangue des pantomimes et des rituels, la ville d'avant perpétue, invente, sculpte les mélanges, fantasques, innombrables, infinis, et tout, absolument tout, qu'il soit beau ou laid, noir ou blanc, croyant ou infidèle, d'une île ou d'un continent, dégénère en une panoplie de couleurs, couleurs qui distillent les succulences déroutantes, vertigineuses, impérieuses de l'utopie en devenir, celle du territoire inconsolable et insensé de l'homme impur, homme oublieux de l'ordonnance de la différence,

puis surgit le Mur,

la ville d'après est l'œuvre fervente de la matraque et de la guillotine, la ville d'après segmente, catégorise, organise, hiérarchise, elle est régentée par le langage pitoyable et affreux du camp et du tombeau, la ville d'après ne cesse de dégorger une grisaille immuable, grisaille qui suture les moindres élans du cœur, grisaille qui desserre et ampute toutes les mains nouées, la ville d'après est lieu de processions de cadavres qui annoncent le soupçon et la culpabilité, la ville d'après est exigence de désolation et d'anéantissement, elle détruit jusqu'au sourire de cet enfant qui s'est assoupi dans les larmes de sa mère, la ville d'après ne reconnaît qu'une seule couleur, qu'elle érige comme la couleur du Beau, la ville d'après ne reconnaît qu'un seul destin, qu'elle érige comme le destin de tous, la ville d'après ne reconnaît qu'une seule vérité, qu'elle érige comme la Vérité , la ville d'après est possédée par le fanatisme de la pureté, cette conjuration grotesque qui expulse, rejette, repousse, vomit tout ce qui ne lui ressemble pas, la ville d'après est l'achèvement des emprises de la domination, quand l'asservissement fait office de liberté, quand on piétine les plus faibles parcequ'ils réclament leur part de rêve et de terre

quand on emmure, quand on tue son frère parce qu'on en a fait un ennemi

Umar Timol

02/01/2006

 

 

par la freniere publié dans : Umar Timol
commentaires (0)    recommander
Vendredi 3 février 2006

Excusez-moi du peu.
Je n’ai pas d’ailes pour voler
Des chausse-trapes aux chaussettes.
Je n’ai pour vous parler
Que quelques cris du cœur,
Les dix doigts de la main
Pour retenir le temps
Comme on retient la pluie,
Le rouge des oreilles
Qui tache la musique
Et le rouge des joues
Qui remonte à l’enfance,
La page inachevée
Sur laquelle je m’endors,
Du vin blond, du vin fou
Sur la nappe des yeux,
De la couleur dans l’ombre
Et ses poils en pinceau,
Des mots roulés en boule
Dans une poche kangourou,
Des poissons bizarres
Qui traînent leur bocal
Avec une laisse en eau.

Un vieux chat qui ronronne
Dans ma gorge nouée,
Le pollen des amis
Qui me saoule de mots,
Le bleu du Richelieu
Qui coule dans mes bras.
Et porte dans ma voix
Tous les genoux qui saignent
Et les cailloux lancés
Sur le pas des vieillards.

Excusez-moi du peu.
J’ai troqué ma valise
Pour le cheval du rêve.
Je n’ai qu’un peu d’avoine
Pour traverser l’hiver,
Le mouvement des bras
Amorçant l’accolade,
La terre des voyelles
Où croissent des images,
Un soleil en pied de bas
Et des abeilles en fleurs
.

par la freniere publié dans : Chienne de vie
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Mercredi 1 février 2006

7

Aussitôt que je me couche, j'entends des pas qui ne sont pas les miens, des petits cris, des chuchotements étranges. Les choses parlent-elles dans mon dos ?

La nuit, on entend crier les choses. Elles ont peur du sommeil des hommes.

Des lambeaux de mémoire s'accrochent aux barreaux. Pas assez cependant pour en faire une échelle ou une corde pour se pendre.

À force de se taire, on entend le silence, un cil tomber, une fleur se faner, une couleur pâlir. On entend même les morts qui ne parlaient jamais. Tant d'oreille, c'est fatiguant.

Je ne tourne pas en rond. Mes pas dessinent sur la poussière du sol le visage de l'espoir.

Pourquoi suis-je le seul à rire en pelant des oignons ?

Je vois toujours deux lunes. Du moins, je veux y croire.

Je suis seul ici mais les miroirs sont pleins de visages.

Je n'ai plus de fourmis dans les jambes. J'ai cependant l'impression de marcher sur du sable. Quand je m'approche des fenêtres, j'entends les barreaux grignoter le silence. Ils se nourrissent de ma propre folie.

J'ai des fourmis dans la tête maintenant. Ce sont des chiffres. Je déteste les chiffres. Ce sont des trous noirs, de l'acné sur la peau du rêve.

Mon journal est un arbre quelque fois, le tonnerre et l'orage, un mauvais pli dans le drap du malheur, un trou dans les bas par où les pas s'enfuient.

Pourquoi irais-je au milieu de la foule ? Ce sont eux les poules mouillées avec des oeufs secs. Je préfère les yeux brouillés et le sel des larmes. Je perds la tête dans les nuages. On a mis l'homme aux enchères avec ses trous de mémoire, ses trous de balle, ses trous pour les yeux où les images sautent à chaque nouveau bruit.

Chaque visage dans les miroirs possède l'un de mes traits. Je dois recomposer le puzzle.

Des arbres poussent dans l'appartement. Un oiseau saute de branche en branche. Il chante comme un téléphone. Une rivière coule sous mes pas. Ses vagues boivent ma mémoire. Je flotte comme une île pour ne pas me noyer. Il suffirait sans doute de regarder dehors pour retrouver la route.. Il suffirait d'une main pour retrouver mes gestes, de la bouche d'une autre pour me remettre à vivre, d'un souffle dans le mien pour élargir le monde.

J'ai le moral si bas, je dois dormir accroché au plafond comme une chauve-souris enroulée dans ses ailes.

On peut briser les chaînes, les barreaux, mais ce qui ronge, comment s'en défaire ? Comment s'évader d'une prison sans murs ? Comment recoudre cette lumière qui portait tant d'espoir, admettre que la vie peut renaître ?

Je suis de bric et de broc. J'ai du vent dans la tête. Il y manque les feuilles et les vagues sur l'eau. J'ai du sang sur les mains. Je cherche la blessure.

Mon journal est un abîme. Je le remplis de signes. C'est un creux qu'on habille de plein.

 

Ce n'est pas seulement un abîme vers le bas, il s'étend dans toutes les directions.

Me voulant chose parmi les choses, j'ai oublié le nom des choses, j'ai oublié de vivre. Je sens comme un appel derrière le mur. On ne peut pas retenir toute l'eau des nuages ni les gestes des mains. On est toujours la vie et ce qui n'est pas elle.

Certains hommes ont trop de terre dans les yeux pour regarder le ciel, un nœud papillon sur la bouche qui fait semblant de sourire. J'ai trop de ciel dans les miens pour affronter ces hommes.

J'écris mon journal comme un volcan tranquille.

Je ne vois plus mes mains; je n'en vois que les lignes qui s'estompent peu à peu. Je ne vois que les gestes possibles, ceux qui ne servent plus, ceux qui attendent je ne sais qui ou quoi, ceux qui touchent l'absence, ceux qui palpent le temps.

Un fil de lumière relie chaque atome de vie. Je dois le retrouver parmi les brins de laine, les ligaments coincés, les fils électriques, les barbelés.

Lentement la mémoire se vaporise en mots.

J'entends tousser derrière le mur comme si quelqu'un faisait un signe. Il siffle dans la tuyauterie un air que je connais.

Il y a dans chaque mot une phrase en attente. Il y a dans chaque phrase un arcane secret, une perle à trouver, une porte à ouvrir, une marche à monter. Il y a dans chaque nuit un résumé du jour. Il y a dans chaque bruit une note de musique, peut-être une symphonie.

 

 

 

par la freniere publié dans : Évènements
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Mardi 31 janvier 2006

Des pierres lancées
contre moi
j'ai construit les murs
de ma maison

Anise Koltz

par la freniere publié dans : Ils ont dit
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Mardi 31 janvier 2006

Humberto Ak'abal

poète maya guatémaltèque

Souvenir

De temps en temps je marche à reculons
c'est ma façon de me souvenir.

Si je ne marchais qu'en avant
je pourrais seulement te dire
comment est l'oubli.

Le jaguar

Parfois je suis jaguar
je cours dans les ravins
saute sur les rochers
grimpe la montagne

Je regarde au delà du ciel
au delà de l'eau
au delà de la terre.

Je discute avec le soleil
joue avec la lune
arrache quelques étoiles
et les colle sur mon pelage.

Tout en remuant la queue
je me jette sur le pré
toute langue dehors

Aujourd'hui

Le jour s'est levé près de moi
puis il est sorti pour aller me chercher

Je courrais les chemins et les sentiers
jusqu'à ce qu'il me trouve

assis sur un bord de mousse
au pied d'un cyprès
discutant avec la brume
en essayant d'oublier
ce que je ne peux pas.

A mes pieds
des feuilles,
rien que des feuilles.

Heures matinales


Dans les hautes heures de la nuit
les étoiles se déshabillent
et vont se baigner dans la rivière.

Les hiboux les désirent
les petites plumes sur leur tête
se dressent.

 

 

 

La rivière.

Agenouillée sur la natte
penchée sur la pierre
ma mère lave
lave
lave.

Ma petite soeur
couverte de feuilles de saule
dort dans sa corbeille.

Et moi,
assis sur le tas de paille
je regarde comment passe l'eau
et comment reste la rivière.

traduction: aaron de najran

par la freniere publié dans : Paroles indiennes
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander

D'un mot l'autre

Recherche

Calendrier

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Images Aléatoires

Parutions

Aux éditions Chemins de plume:

L'Autre versant, 2006

Parce que, 2007

pour commander:

au Québec:

Jean- Marc La Frenière – 344 rang 6 Saint-Ferdinand Québec G0N1N0

en France:

Ed.Chemins de Plume 156, Corniche des Oliviers-V 30 - 06000 Nice

 

autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

 

 

 

 

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus