Vendredi 12 mai 2006

Salah Stétié occupe une place considérable dans la poésie contemporaine de langue française.
Cet écrivain franco-libanais, né à Beyrouth en 1929, est l'une de ces voix nécessaires où beaucoup écoutent l'interrogation insistante du sens de leur présence au monde. C'est cette interrogation toujours accrochée à la nature du plus simple vécu qui fait la singularité de la poésie de Stétié, son lyrisme étrangement déployé qui couvre tout à la fois les émotions et les questionnements, les esquisses de réponse et les reprises, les " allusions instigatrices " et les hautes retenues.

Le poète se double d'un homme de réflexion et de méditation et beaucoup de ces livres - aux éditions Gallimard, José Corti, Fata Morgana entre autres - posent, nourris de cette double culture d'Europe et d'Islam qui est la sienne, un certain nombre de problèmes d'une actualité aiguë, liés à la langue, au passage de grands " témoins ", aux évolutions et aux contractions culturelles.

On a souvent caractérisé cet écrivain d'un terme qui dit l'essentiel : un passeur. Et c'est parce qu'elle est l'œuvre d'un " passeur vertical et horizontal " que cette œuvre est aujourd'hui traduite dans une quinzaine de langues.

Les tueurs d’arc-en-ciel

L'homme est fait de la matière de l'arc-en-ciel,
C'est façon de dire qu'il est de couleur:
Le jaune, le bleu touareg, le noir, le rouge d'Amérique,
Le blanc, car le blanc aussi est une couleur,
Il est d'autres couleurs que je ne connais pas, qui sont à l'intérieur, dans les cœurs et les âmes,
Couleurs qui parfois paraissent, transparaissent
Dans les yeux des femmes et des hommes, dans l'iris de l'œil de l'enfant,
Iris bleu, iris violet, iris marron, iris vert,
Bel iris noir, et tous ceux-là, tous ces iris,
Tournés, comme les fleurs du même nom, en beau bouquet,
En grand jardin d'iris vers le soleil visible,
Vers la transparence de l'air, vers le feu de l'orage, vers l'invisible aussi,
Que seul l'homme voit, même s'il ne le voit qu'avec un troisième œil, œil voyant,
Tout cela, mes amis, fait de nous l'humanité,
L'humaine humanité et ses mélanges,
Tissage et métissage est l'humanité humaine:
Celle qui vit, qui rêve, qui crée, qui s'interroge,
Humanité admirablement cosmopolite
Admirablement unie par ses racines de vérité, quand elle est vraie, quand elles sont vraies,
Hommes et femmes et enfants, ô vous mes enfants d'Iraq,
Pleurant de vos yeux d'enfants du pétrole!

Poème publié dans le cadre de l’initiative
Poètes contre la guerre.

Fabrique du bleu

Parfaitement est le nom de l’imparfait
Brillant dans la complication des liserons
Debout, ce jardin de herses – pierres
Suspendues dans le froid léger le vent très haut
Singeant l’arbre et le feu de l’arbre, c’est très bleu
La conscience, bleu du bleu, l’apport des pierres
A la lune et à cela qui lui est nombre
Façonnant de tresses nouées les fleuves

Ce qu’ils disent : c’est la terre ici, ses respirs,
Son thorax, ses os iliaques se défaisant,
Dans ce pays qui paisiblement brûle
Sur des couples d’autorité, laurés, phalliques,
Endormis dos à dos sous l’arbre et ses monnaies
(Détachées, souriantes)
Homme et femme est donc ce doux monstre en ses beaux membres
Debout dans la poussière
Puis couché, recouché,
Entre pur et impur
Se refaisant

 

 

Fiançailles de la fraîcheur, Imprimerie Nationale, 2003.

bibliographie
La nymphe des rats, Hors commerce, 1964
Les porteurs de feu, Gallimard, 1972, Prix de l'amitié franco-arabe
La mort abeille, L'Herne, 1972
L'eau froide gardée, Gallimard, 1973
Fragments : Poème, Gallimard, 1973
André Pieyre de Mandiargues, Seghers, 1978
Obscure lampe de cela, édition Jacques Brémond, 1979 ; réédition en 1994.
La unième nuit, Stock, 1980 ; nouvelle version parue en Belgique aux éditions Talus d'Approche, 1995
Ur en poésie, Stock, 1980
Inversion de l'arbre et du silence, Gallimard, 1980, Prix Max Jacob 1981
L'Être poupée suivi de Colombe Aquiline, Gallimard, 1983
Nuage avec des voix, Fata Morgana, 1984
Firdaws, essai sur les jardins et les contre-jardins de l'Islam, Le Calligraphe / Philippe Picquier, 1984
Archer aveugle, Fata Morgana, 1985
Lecture d'une femme, Fata Morgana, 1987 ; réédition en 1996
Incises, éditions d'art Marc Pessin, 1989 (tirage limité)
Le voyage d'Alep, Les Cahiers de l'Égaré, 1991
Les sept Dormants au péril de la poésie, éditions Leuvense Schrijversaktie, Louvain, 1991
L'autre côté brûlé du très pur, Gallimard, 1992
L'épée des larmes, Éditions du Noroît / L'arbre à paroles, 1992
Visage en trois, Le Taillis Pré, 1992
Lumière sur lumière ou l'Islam créateur, Les Cahiers de l'Égaré, 1992
Rimbaud, le huitième dormant, Fata Morgana, 1993
L'interdit, José Corti, 1993
Le Nibbio, José Corti, 1993
Liban pluriel, éditions Naufal-Europe, 1994
Réfraction du désert et du désir, Babel, 1994
La nuit du cœur flambant, éditions des Moires, 1994
La terre avec l'oubli, éditions des Moires, 1994
Instrumentation des nuages, éditions A Travers, 1994
Éclats, quatorze haïku, éditions A Travers, 1994 (tirage limité)
Un suspens de cristal, Fata Morgana, 1995
L'ouvraison, José Corti, 1995
Seize paroles voilées, exemplaires de tête comportant des peintures originales de Jean-Gilles Badaire, Fata Morgana, 1995
Miroir rayé, éditions A Travers, 1995
Habiter Vermeer, exemplaires de tête comportant une aquarelle originale de Mireille Brunet-Jailly, l'Étoile des Limites, 1995
Dormition de la neige, éditions deVallongues, 1996
Ville, éditions A Travers, 1996
Fièvre et guérison de l'icône, (Il s'agit du poème qui donne son titre au recueil publié en 1998 aux éditions de l'Imprimerie Nationale) ; éditions Collodion, 1996
Dormition de la neige, éditions de Vallongues, 1996 (tirage limité)
Signes et singes, exemplaires de tête comportant une eau-forte originale de Pierre Alechinsky, Fata Morgana, 1996
La parole et la preuve, entretiens sur la poésie, M.E.E.T., 1996
L'enfant de cendre, Fata Morgana, 1996 (tirage limité)
Le Calame, Fata Morgana, 1997
Hermès défenestré, éditions d'art Robert et Lydie Dutrou, 1997 - Il s'agit de l'essai qui donne son titre au recueil d'essais publié par la suite chez José Corti (tirage limité)
Hermès défenestré, José Corti, 1997
La Tisane du Sphinx, Fata Morgana, 1997
La Nuit d'Abou'l Quassim, exemplaires de tête comportant une gravure originale de Pierre Alechinsky, éditions Tschann, 1997
Fièvre et guérison de l'icône, avec un frontispice et un portrait de l'auteur par Pierre Alechinsky, édition de l'Imprimerie nationale collection " La Salamandre "/éditions de l'UNESCO "collection d'Oeuvres représentatives", 1998
Fenêtre d'aveugle (à propos des papiers froissés de Kijno), exemplaires de tête comportant un papier froissé original de Kijno, Rougerie, 1998
L'Oreille du mur, carnet d'aphorismes, avec une eau-forte originale de Pierre Alechinsky, éditions d'art Robert et Lydie Dutrou, 1998
Raisons et déraisons de la poésie, conférence à l'Institut de langue et littérature française de l'Université de Bari, éditions Schena-Didier Érudition, 1998
Le Vin mystique, précédé de la traduction de "Al Khamriya" d'Omar Ibn al-Farîdh, Fata Morgana, 1998
Chemins toutes ces traces, Lyrics Editions, Vancouver, Canada, 1998(tirage limité).
Se noyer en eau sèche, avec sept eaux-fortes originales et, pour l'édition de tête, un collage rehaussé de couleur par Richard Texier, suite d'aphorismes, éditions d'art Robert et Lydie Dutrou, 1998 (tirage limité).
Les doigts, Maeght éditeur, 1999
Mallarmé sauf azur, Fata Morgana, 1999
Le p(a)in et le poème, éditions de la Limace Bleue , 1999.
Ne parlant qu'à la pierre, éditions A Travers, 1999
La terre avec l'oubli, Musée Condé, 2000
Mahomet, éditions Pygmalion, 2000 ; repris en 2001 par Albin Michel (Mahomet) dans la collection "Spiritualités"
Mes Villes, éditions de la Limace Bleue , 2001
Si respirer, Fata Morgana, 2001 (tirage limité)
Fourmilière détraquée, La Pierre d'alun, 2001
Le Français, l'autre langue, Imprimerie Nationale, 2001
Méditation sur la mort d'une figue, A travers, 2001
La Bergère et le Pharaon, Le Mot et le Reste, 2001 (tirage limité)
Ce qu'on sait, éditions de la Balance , 2001 (tirage limité)
Dehors, éditions de la Balance , 2001 (tirage limité)
L'arbre langue, éd. Akié Arichi, 2001 (tirage limité)
L'Insaisi, éditions de la Balance , 2002 (tirage limité)
Hugo ? Oui, Hugo !, Imprimerie Nationale, 2002
Cinq dictées de la mélancolie, Maeght, 2002
Pluie sur la Palestine , Al Manar, 2002
Le Voyage d'Alep, édition complétée, Fata Morgana, 2002
Le Vin Mystique et autres lieux spirituels, Albin Michel, 2002
Fiançailles de la fraîcheur, Imprimerie Nationale, 2003
Visage en Trois, Le Taillis Pré, 2003
Carnets du méditant, Albin Michel, 2003
Si respirer, Fata Morgana, 2004
Brise et attestation du réel, Fata Morgana, 2004
Bois des cerfs, Fata Morgana, 2004
Rimbaud d’Aden
, Fata Morgana, 2004
Fils de parole – un poète d’Islam en Occident, Entretiens avec Gwendoline Jarczyk, Albin Michel, 2004

 

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Vendredi 12 mai 2006

Quand nous aurons bien tué l'Irak,
Quand nous aurons pilonné hommes, femmes et enfants
Ensemble pour en faire une pâte homogène
De posthumanité,
Quand nous aurons cassé les os, bouilli le sang
Et violé tout ce qui fuit,
Mis la mouche de l'État hors d'état de nuire
À coups de pavés de l'ours dans le désert
Et prouvé notre bon droit par la victoire,
Quand nous aurons tout fini,
Écrasé, défoncé mille fois l'ennemi
Autour de son pétrole,

Il y aura comme une grâce dans l'air,
Une paix sans cri, sans murmure,
Un champ de poitrines tranquilles
Et sur toute cette mort
Nous construirons notre avenir.
Ce sera le temps de l'âme après
Les disgracieux soubresauts
Et nous attesterons en pleurant
Ta puissance, ô Seigneur !

André Brochu

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Jeudi 11 mai 2006

L’argent est le chien de ses maîtres. Ses jappements sont une muselière. Les dernières nouvelles envahissent l’écran. La haine s’ajoute aux mots, l’indécence aux monnaies, les menottes aux jouets. Couché sur le sol, je regarde le ciel qui pousse les nuages comme une brouette d’eau. La tête sur une pierre, j’entends boxer les ombres. Je lance dans les airs les lignes de mes mains. Il arrive qu’elles s’accrochent au vol d’un oiseau et je pars avec elles. Je n’entends plus les hommes qui graissent leur fusil, le bruit des tiroirs-caisses, les prières au drapeau. Je déserte les banques et les usines à fric. Je refuse tout métier sauf celui de rêveur. Je fais dans le travail des mots. Je tisse. Je ratisse, à pas d’herbe et de pierre.  Je brode un fil de lumière sur la dentelle des images. J’aimerais croire en tout, vivre de tout. Je n’envie pas l’oiseau. Je vole à ma façon. Je picore les mêmes graines tout en cherchant pourquoi. Je tourne dans les mots comme autour d’une femme. Je prolonge par l’encre le feu des éphémères. J’avance avec l’élan des arbres, le bond d’un petit feu, le ressort des sauterelles.

Il n’y a plus de sources. Les petits arbres pleurent à l’ombre du béton. Les chevreuils trébuchent. Les loups ont la migraine des chiens qu’on met en cage. On danse entre les mines au bras du désespoir. On charrie dans la voix des torrents de blessures. On doit cacher la vie dans le fond de son poing, passer l’amour en fraude, faire semblant de sourire, réchauffer l’horizon sous le froid des paupières. Par-dessus le silence, je saisis la parole comme une balle au bond. J’avance vers la douceur des collines, un paquet d’ombres sur l’épaule, un collier d’heures sur le cou, avec la nuit pour chien de garde. Je cache dans mes yeux le bateau d’une fleur, une sonate de Bach dans le poing du silence. Je lance ma parole comme un grain de pollen dans le bruit des moteurs, la phrase d’une abeille dans un buisson de voyelles. Malgré tout, malgré l’homme, des fleurs poussent entre nos pieds, la mer fait sa cour aux galets du rivage, un minuscule insecte traverse la chaussée, le feu des capucines incendie nos regards.

Pour rendre la vie ronde, il faut manger la viande en adorant la bête et remercier l’abeille pour les pommiers en fleurs, le fardeau des épines protégeant les racines et les bras des fougères applaudissant la pluie. Contre l’argent facile, les tombeaux d’uranium et la Sainte Carbide , il faut prêcher l’amour et l’évangile du soleil, la bible des insectes dans l’humus en folie, des sourates enfantines au sable du désert. Nous rallumerons le feu dans la cendre captive. Nous remettrons le sel dans la mer, le ciel dans la tête, le sang au cœur, la voix du vent dans le chant aigre des oiseaux. Les pierres sont vivantes. Les vents mordent les portes. Le sang coule sans fin dans les blessures de l’espoir.

11 mai 2006

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Jeudi 11 mai 2006

Qu’est ce que c’était des larmes de crocodile ?

La question venait de se frayer un passage dans l’enchevêtrement, les méandres, le désordre de sa memoire, et tout d’un coup elle avait 7 ans, et vraiment elle se demandait “mais qu’est ce que c’est des larmes de crocodile ?”

Les crocodiles, ça vit dans l’eau, alors probablement que quand ils pleurent, ça se voit pas, parce qu’ils sont déjà mouillés ?

Les crocodiles, ils sont pas beaux, et puis ils font très peur, mais peut-être qu’eux aussi parfois ils ont envie de pleurer…..comme elle. Peut-être même qu’ils s’en empêchent, parce qu’ils savent bien eux aussi que tout pas beaux comme ils sont, tout vilains et tout, ils savent bien qu’on viendra pas les consoler.

Mais elle, elle était pas mouillée tout à l’heure quand elle avait pleuré, même qu’il pleuvait même pas, même qu’elle se sentait toute rouge et toute chaude, parce qu’elle essayait si fort de s’empêcher.

Ça l’énervait quand elle pleurait, ça le mettait encore plus en colère, dans un livre pourtant elle avait vu que quand un petit garçon ou une petite fille pleurait, souvent leur papa ou leur maman les consolait.

Mais les livres, ça racontait des histoires, non ?

Parce qu’elle en était presque sûre, les géants, il n’y en avait pas en France, en Amérique peut-être, mais en France, non, non, non.

Tout à l’heure elle avait pleuré, et il lui avait crié “arrête un peu tes larmes de crocodile”.

Mais, c’était quoi des larmes de crocodile ?

Elle avait suspendu son geste, se rappelant.

Elle se mordit les lèvres, essaya de finir sa phrase. Mais ses doigts ne couraient plus sur le clavier.

Les mots n’avaient plus de sens, elle ne comprenait plus.

Elle referma le clavier de l’ordinateur, se leva.

Il faisait un peu froid tout d’un coup.


Laurence Murphy.

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Jeudi 11 mai 2006

Ma langue maternelle, - la sève qui nourrit ma parole, la sève qui abonde dans les couloirs de mon inconscient, la sève qui retrace les souvenirs de l'enfance, la sève qui a irrigué mes premiers pas, la sève qui irriguera mes derniers balbutiements, - est le créole mais, - est-ce parce que l'île  est le lieu de la fracture, ile-torturée, ile tourmentée ?, - ma langue d'écriture est le français. Je n'écris pas en français, je l'écris sans l'écrire car elle est matière que j'observe, que je guette, une présence qui se fond dans l'absence, matière fugitive, matière qui obéit au désordre, matière semblable a un animal féroce, animal qui arpente les arènes du lointain, animal adepte de jeux cruels, animal qui me lance un défi, renouvelé et perpétuel, matière qui fustige les altérations, matière qui refuse le devenir de nos conjugaisons. Et il me faut donc entamer la traversée vers la langue, traversée sur un océan cerné par le doute et la peur, virgule ivre sur les flots sombres, alors atteindre la langue, l'accaparer, la maîtriser, l'assagir, il me faut la désemparer, déchirer ses apparats, dénuder son histoire, éclairer ses instances primitives et ses vulgaires naissances, il me faut dénouer ses arcanes, la liquéfier, la ramener a son essence, évider les masques de son pouvoir, il me faut épuiser ses séductions afin de me l'approprier, de l'insérer, de l'enfouir en moi afin d'en faire ma langue, langue mêlée à une inéluctable subjectivité, langue mêlée aux couchers de mes fauves et de mes fièvres. Mais la langue et ses mots sont ailleurs. Toujours. Je les vois, ils sont des fantômes, lucioles accrochées aux mirages, je m'approche d'eux, je les regarde, je les épie, certains se détournent, certains s'éloignent, certains s'enfuient, certains se cachent, mais d'autres frôlent les lignes de mes mains, s'incrustent dans mes paumes, d'autres percent mes narines et saisissent mon cœur, d'autres me foudroient et mes langueurs les crachent au lieu de la fusion et ils s'enchaînent, ils se métissent, - obscènes avant d'être belles -,  coulent et maculent la page. Il m'arrive de croire que je sais les soudoyer mais ce sont les ombres chaotiques qui me possèdent. Cet échec de la langue sert une volonté de dépassement. Puisque la langue est aux confins, puisque la langue ne m'appartient pas, puisque la langue participe à la transcription de ma part d'indicible et de sacré, puisqu'elle sert a semer ma trace dans le temps alors elle réclame a ce que je la détourne et l'explose, a ce que je la pousse a ses limites, elle sera langue-créole, langue-séga, langue-tam-tam, langue-islam, langue mystique, langue hybride, langue bâtarde, elle sera langue à l'entre-deux, langue charpentée par le ressac des impossibles rencontres, elle sera langue pour dire le silence, langue du jamais-dire, elle sera langue châtiée de ses pudeurs, langue-folle, langue excessive, elle sera langue féconde, éventrée et dépouillée, constamment réinventée et constamment changée. Ce sont les impasses de la langue qui rendent ma poésie possible. Je suis poète a défaut d'une langue.

Le français demeurera langue inconnue, étrange et étrangère mais elle est aussi langue nouvelle, langue rêvée, ma langue, langue macérée et mélangée, langue-fleuve qui embrase ma source et ma sève.

Umar Timol

Extrait de La Parole Testament ( L'Harmattan - 2003 )

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