Vendredi 21 avril 2006

Les arbres boudent quand l’homme les regarde. Ils ne s’habituent pas au carnage des fleurs. Ils gardent leurs secrets du côté de l’écorce. Les bêtes aussi bougonnent devant les abattoirs. Écartelées sur des écrans, les images ont épuisé leur sens. Je dois recoudre un à un les mots de la tendresse, redémarrer le cœur à chaque bruit de bombe. Je dois trouver la clef à chaque porte close, nourrir le coucou d’un battement d’horloge. Chacun cherche une main pour remplacer la sienne. Les narcisses s’inclinent sur des images aveugles.

J’écoute ce que dit la forêt. Je corrige quelques feuilles sur la dictée des arbres. Je donne ma parole au silence des pierres. Le manteau des nuages s’égoutte sur le sol. Le cheval de l’eau piétine les ruisseaux. La terre nous écoute d’une oreille profonde mais nous restons muets. Les chiffres ont remplacé les mots. Nous n’avons plus de nom mais le masque des foules. La musique des yeux se perd dans le bruit.

Les passants n’écoutent plus la vie mais les dernières nouvelles. Les morts sont moins morts à la télévision. Les guerres sont plus loin. Le sang n’a pas d’odeur. Ma vie est un départ qui n’a jamais eu lieu, une question mal posée. Mes pas résonnent dans un sac trop vide. Mes os craquent de peur dans leur tiroir de chair. Je suis comme un enfant qui perd le sommeil au milieu de son rêve. Il voudrait tant savoir ce que c’est que la nuit.

Je trace sur la page l’ombre d’encre des mots. Je traque l’alphabet dans un couloir d’échos. Le chant des oiseaux niche à l’oreille du vent. Quand je regarde l’eau, les yeux d’un dinosaure me fixent quelque fois. La soif cherche encore le souffle du big-bang. Qu’avons-nous fait pour être là ?  Les arbres comme nous ignorent-ils qui ils sont ? Sur la chemise de l’été, les abeilles recousent les boutons d’or avec le fil du pollen. Je cherche dans le feu le secret de la source.

J’écris avec ce que j’ignore, ce que je ne vois pas, ce que je sais, ce que je vois. Je cherche ce qui manque dans ce qui est déjà. J’écris avec la mort tout autant que la vie, le désespoir des mains, l’espérance des gestes, les caresses invisibles et les électrons libres dans l’écart des choses. Je cherche l’éternité dans le fouillis des heures, ce qui reste de ciel dans le regard des taupes, ce qui monte du vide et redevient rempli. J’écris en rêvant pour libérer les mots de la grammaire du temps. Je cherche la lumière dans la nuit sans réponse. Au point où tout finit, quelque chose d’autre commence.

21 avril 2006

 

 

par la freniere publié dans : Prose
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Jeudi 20 avril 2006

Seule la vie ne ment pas. S'il lui arrive de tricher, c'est pour tromper la mort. La vie est faite de promesses oubliées, de rendez-vous manqués. De fleuves devenus sable. De gestes devenus mous. D'enfants devenus vieux. D'une poignée d'aiguilles dans une main d'horloge.  L'âme est prise en otage par les gurus de service. C'est un bâton de vieillesse pour les ménopausées du cœur, une descente de bain pour les corps en transit, un ticket de loto pour les réincarnés. On prend l'astrologie comme on prend l'ascenseur, une aspirine, un joint. L'âme doit se cacher du rire des imbéciles. Elle travaille sans visage. C'est un sherpa dans une montagne de blessures, une virgule dans une phrase sans mots. C'est une poignée de neige qui résiste au soleil, un peu d'air qui passe dans le mouvement des feuilles. C'est l'escalier qui grince dans la maison du cœur, le son de ce qui vient, la déchirure dans la couche d'ozone, le crissement des pages que l'on ne tourne pas. C'est le désert tapi dans chaque grain de sable, un bruit d'images qu'on ne voit pas, un mouvement arrêté, des gestes où plus personne n'habite. C'est une sorte d'eau entre les rives du regard.

Les yeux touchent l'espace comme les rides touchent le temps. Ils s'échappent en dedans quand on les ferme. Il nous faut des images pour les réveiller. Dans le passage de l'ombre, les choses ne s'approchent ni ne s'éloignent, elles convergent vers la lumière qui nous façonne comme le soleil perce la brume. Nous venons tous de plus loin. Nous sommes tous plus haut. Les pieds suivent toujours une piste ignorée. Les bras palpent le vide et y touchent le cœur. Quand on lève la main tous les gestes bougent dans le désir des doigts. Nous sommes toujours un autre. Quelqu'un marche vers nous mais n'arrive jamais. Quelque chose bouge toujours quand quelque chose s'arrête. Il y a toujours un os dans le silence des chiens, un cheveu sur la soupe, un cil dans le regard, un orteil qui bouge dans les souliers des morts, de l'eau dans la fontaine des formes. Il suffirait d'un souffle pour agiter la pierre . Nous tournons tous autour d'un même centre, tendant nos mains vers un même feu. On ne dit plus l'amour, on dit n'importe quoi. On ne dit plus l'amour de peur qu'il ne s'enfuie. Tout ce qui brûle peut-il encore brûler ? Il y a dans chaque mot comme une main tendue, un appel d'air, un doigt qui clique sur l'icône dans l'espoir d'un sens.

Dans mon pays d'érable on communique encore par les feuilles des arbres, le vent du Nord, les racines crochues dans un ciel terreux, par l'âme des shamans et les yeux des chevreuils. Je cherche dans le désordre de mes gestes celui qui me relie au mouvement du monde. J'entends tousser quelqu'un durant les soirs d'orage. Une voix terrible et belle comme la mort. Une voix chaude et douce comme la vie qui naît. La voix de mes amours qui me retient encore dans la parole du monde, la voix de mes enfants qui innerve la mienne. La neige sur le sol réchauffe les racines , protège les insectes et vient grossir la mer par mille souterrains.

Ce n'est jamais la vie qui embrouille les pistes. Ce sont les professeurs, les curés, les marchands. Ce sont les lignes droites, les barrières, les barreaux, les frontières qu'on impose même aux ailes d'oiseaux. Ce sont les nids de poule où la guerre couve ses mines et ses oeufs d'infortune.

 

 

par la freniere publié dans : Le premier mot
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Jeudi 20 avril 2006

Ils étaient tellement unis, que lorsque l'un des deux partait, l'autre revenait.

Roberto Juarroz

par la freniere publié dans : Ils ont dit
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Jeudi 20 avril 2006
par la freniere publié dans : Glanures
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Jeudi 20 avril 2006
’automne est froid
Cette année.
Même les bouleaux
Ne chantent plus.
L’eau qui coule
Entre les doigts
Se transforme en glaçon.

Les oiseaux portent déjà
Du givre sur les ailes
Et leurs habits d’hiver
Ralentissent le vol.
Entre une vague et l’autre
Le fleuve se renie
Et recule d’un pas.

De son doigt d’aubépine
Le temps laisse une écharde
Sur la moindre caresse.

À défaut d’espérance
Il faudra se chauffer
Avec les mots du jour.
par la freniere publié dans : Chienne de vie
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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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