Jeudi 11 mai 2006

Ma langue maternelle, - la sève qui nourrit ma parole, la sève qui abonde dans les couloirs de mon inconscient, la sève qui retrace les souvenirs de l'enfance, la sève qui a irrigué mes premiers pas, la sève qui irriguera mes derniers balbutiements, - est le créole mais, - est-ce parce que l'île  est le lieu de la fracture, ile-torturée, ile tourmentée ?, - ma langue d'écriture est le français. Je n'écris pas en français, je l'écris sans l'écrire car elle est matière que j'observe, que je guette, une présence qui se fond dans l'absence, matière fugitive, matière qui obéit au désordre, matière semblable a un animal féroce, animal qui arpente les arènes du lointain, animal adepte de jeux cruels, animal qui me lance un défi, renouvelé et perpétuel, matière qui fustige les altérations, matière qui refuse le devenir de nos conjugaisons. Et il me faut donc entamer la traversée vers la langue, traversée sur un océan cerné par le doute et la peur, virgule ivre sur les flots sombres, alors atteindre la langue, l'accaparer, la maîtriser, l'assagir, il me faut la désemparer, déchirer ses apparats, dénuder son histoire, éclairer ses instances primitives et ses vulgaires naissances, il me faut dénouer ses arcanes, la liquéfier, la ramener a son essence, évider les masques de son pouvoir, il me faut épuiser ses séductions afin de me l'approprier, de l'insérer, de l'enfouir en moi afin d'en faire ma langue, langue mêlée à une inéluctable subjectivité, langue mêlée aux couchers de mes fauves et de mes fièvres. Mais la langue et ses mots sont ailleurs. Toujours. Je les vois, ils sont des fantômes, lucioles accrochées aux mirages, je m'approche d'eux, je les regarde, je les épie, certains se détournent, certains s'éloignent, certains s'enfuient, certains se cachent, mais d'autres frôlent les lignes de mes mains, s'incrustent dans mes paumes, d'autres percent mes narines et saisissent mon cœur, d'autres me foudroient et mes langueurs les crachent au lieu de la fusion et ils s'enchaînent, ils se métissent, - obscènes avant d'être belles -,  coulent et maculent la page. Il m'arrive de croire que je sais les soudoyer mais ce sont les ombres chaotiques qui me possèdent. Cet échec de la langue sert une volonté de dépassement. Puisque la langue est aux confins, puisque la langue ne m'appartient pas, puisque la langue participe à la transcription de ma part d'indicible et de sacré, puisqu'elle sert a semer ma trace dans le temps alors elle réclame a ce que je la détourne et l'explose, a ce que je la pousse a ses limites, elle sera langue-créole, langue-séga, langue-tam-tam, langue-islam, langue mystique, langue hybride, langue bâtarde, elle sera langue à l'entre-deux, langue charpentée par le ressac des impossibles rencontres, elle sera langue pour dire le silence, langue du jamais-dire, elle sera langue châtiée de ses pudeurs, langue-folle, langue excessive, elle sera langue féconde, éventrée et dépouillée, constamment réinventée et constamment changée. Ce sont les impasses de la langue qui rendent ma poésie possible. Je suis poète a défaut d'une langue.

Le français demeurera langue inconnue, étrange et étrangère mais elle est aussi langue nouvelle, langue rêvée, ma langue, langue macérée et mélangée, langue-fleuve qui embrase ma source et ma sève.

Umar Timol

Extrait de La Parole Testament ( L'Harmattan - 2003 )

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Mercredi 26 avril 2006

il m'arrive de rêver de toi

mais tu n'es bientôt plus là

 

tu es souffle du désert
que j'apprivoise avec mes larmes

 

*

j'ai lové mes yeux
dans tes cils
pour que cesse le monde

*

j'ai enlevé ton masque
j'ai espéré l'obscénité ou la douleur
pour me contraindre à fuir
mais je n'ai vu que ta beauté

obstinée

et indissoluble

Umar Timol

 

 

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Jeudi 13 avril 2006

 

Ailleurs

et ce désir toujours d'un ailleurs,

loin des turpitudes, des faiblesses, des doutes, ce désir mouvant et tourmenté d'un corps, parfait et inaccessible, corps qui apprivoise les dédales des nuits, corps qui dérobe les tristesses des jours, corps qui dénoue la chevelure des mers, qui renoue les cordages des étoiles, un corps comme une mère nourricière ou une amante folle, un corps pour encenser l'ivresse, corps pour chanter des ghazals aux funérailles, corps pour convier la mort aux noces du bonheur, un corps pour apporter l'amour aux portes de la guerre, corps pour résilier le pacte factice de la parole, corps comme un fleuve de lumière pour échouer tes démons, corps pour briser le ressac de l'euphorie et de la chute, corps comme une terre d'accueil qui assermente la trace avant la débâcle, corps au delà de ce que tout poème peut dire,

un corps sans pareil qui te libère de toi-même,

de ce que tu es et de ce que tu ne peux pas être, de ce que as été et de ce que tu ne seras pas,

corps qui te permet d'y croire,

encore un peu,

qui te permet d'exister,

encore un peu.

Umar Timol,

Avril 2006

 

 

 

 

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Jeudi 30 mars 2006

Il est

un visage

qui dessine

des filaments de lumière

en ces territoires

abandonnés aux louanges de l'obscur

 

visage

qu'on rencontre

au détour

d'un doute

ou d'une absence

est-il indélicatesse ou promesse ?

attente ou désespoir ?

est-il seulement ?

 

mais visage

qu'on ne

peut s'empêcher

de désirer

 

visage

comme une cruche

emplie de

tous les possibles

de tous les rêves

de toutes les fulgurances

 

visage

comme l'empreinte

d'une mémoire inenventée

d'avant la blessure

et

le sang répandu

 

 

visage

qui

nous emmène

vers

ces lointains

qui ont subjugué

le temps

et ses défaites

 

visage

comme une

guillotine

qui décapite

la mécanique fastidieuse

de nos lâchetés

et de nos compromissions

 

visage

à l'entre-deux

 

visage

qu'on ne fait qu'entrevoir

mais qui renferme tout

 

visage

gravure de l'absolu

mais

instance du fugitif

vanité des sens

mais

œuvre de l'éternel

Umar Timol, Mars 2006 

 

 

 

 

 

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Vendredi 17 mars 2006

Il fait nuit

et je pense à toi

bientôt je ne serai plus là

ils me l’ont dit

c’est le temps du grand départ

mais je n’ai pas peur

 

Il fait nuit

et je pense à toi
je pense à ce que tu m’as dit

une fois

on était alors très jeunes

tu m’as dit

que tu aimes écouter les soubresauts de mes rêves

tu m’as aussi dit

que tu aimes épeler les syllabes qui profèrent mon désir fou

 

Il fait nuit

et je pense à ce que je t’ai dit

une fois

on était alors jeunes

je t’ai dit

que j’aime la danse insolente de ta chevelure dénouée dans le vent

je t’ai aussi dit

que j’aime ton corps, mélancolique et fiévreux comme un poème inachevé

 

Il fait nuit

et je pense à ce que tu m’as dit

une fois

on était alors moins jeunes
tu m’as dit

que tu aimes nos enfants et qu’ils sont les plus beaux au monde
tu m’as aussi dit

que tu aimes nos ribambelles de rire car ils t’éclaboussent de bonheur

 

Il fait nuit

et je pense à ce que je t’ai dit

une fois

on n’était plus tout à fait jeunes
je t’ai dit

que j’aime tes rides car ils écrivent notre histoire

je t’ai aussi dit

que j’aime tes longs silences car ils sont comme les larmes de la mer

 

Il fait nuit
et je pense à ce que tu m’as dit
une fois
on était déjà un peu vieux
et tu m’as dit
que tu aimes mes faiblesses et même mes impostures car c’est en ces lieux tu as puisé cet amour forcené
et tu m’as aussi dit
que tu aimes mon corps décharné car il est le chêne qui ombre les étreintes de l’absence

 

Il fait nuit
et je pense à ce que je t’ai dit
c’était hier
et je t’ai dit
que tes mains guérisseuses devront
bientôt
sceller mes cœurs
car tu m’as donné à la vie et tu me retourneras à la mort

 

Il fait nuit
et je pense à toi
bientôt je ne serai plus là
ils me l’ont dit
c’est le temps du grand départ
mais je n’ai pas peur

 

Je n’ai pas peur

 

Umar Timol

 

 

 

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