Dimanche 29 avril 2007

J'écris d'un silence de couteau. Banderille plantée au cou de la confiance. Je déserte l'arène pour éviter l'épée. Ils disent, mais leurs actes trahissent. Je n'aime pas ce qu'ils font. Autre n'est pas l'opposé de clair. Ils ont pris dans mes mains de riche. Quand le temps fut venu de la plus grande pauvreté, ils ont tourné le dos. Ils mangent quand j'ai faim, rient quand j'ai mal, leurs manquements cassent mes doigts. J'écris de ces fractures. Aimer n'est pas justifiable, je ne justifie pas. Le rouge des érables tire à blanc dans mes veines. Les miroirs brisés démultiplient l'image, renforcent la lumière. Chaque pas qui trébuche me rapproche la source. De l'alphabet défait, j'emmène cette joie extirpée des décombres. Loin de tout ce qui tue. Me parviennent encore des liturgies de phrases sous mon  poignet vidé. Ma maison, c'est celle-là, qui demeure.

Ile Eniger, Une ortie blanche
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Dimanche 8 avril 2007

Ailleurs. Aïe. Heurts. Elle hait les jeux de mots. Le jeu qui maquille le je. Qui met en foule la misère. Qui écharpe l'identité. La ville fait son bruit, sa rumeur, sa folie replâtrée de néons. La ville boit sans soif. Ses membres de béton sous la trique des monnaies font les hommes plus petits. Intelligente l'hydre étend ses doigts visqueux jusqu'aux ventres des filles aux bords de ses trottoirs. L'argent, ce mort que l'on agite, cette offense au vivant, compte ses perversions. Les verbiages raturent la parole du soir. Les motos, les autos, vomissent leurs fumées. L'air rare et altéré s'évade par la mer. Assise sur la plage, elle compte le sable. Ce soir les mots n'iront pas plus loin qu'elle. Chargée de crocs, elle n'ouvre aucune blessure. Rien ne devra souffrir. Elle pense au soleil tombé de l'horizon, à la mouette grise envolée quelque part. Un clocher sonne, l'heure approximative.


Ile Eniger, Terres de vendanges

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Dimanche 18 mars 2007

Grand-Ma, pourquoi tu dis que l'argent n'est rien ?
Elle répondit,
Demande-toi ce qui est juste, demande-toi où est la vie.
Sans les végétaux qui t'équilibrent, tu ne peux vivre
Sans le minéral qui te porte, tu ne peux vivre
Sans l'eau qui te renouvelle, tu ne peux vivre
Sans l'air qui te régénère, tu ne peux vivre
Sans la graine qui te nourrit, tu ne peux vivre
Sans le germe dans une ovule, tu ne peux vivre
Sans l'animal tu ne saurais le plus haut partage
Sans le soleil tu t'éteindrais,
Sans le sommeil, tu t'épuiserais
Sans l'espoir tu stagnerais
Sans la beauté tu déprimerais
Sans le souffle, tu mourrais
Sans l'amour tu renoncerais
Sans l'argent ??? rien. Ce papier de pouvoir brûle sans réchauffer. Tu l'enlèves, tout reste. Et dans ce tout est ta demeure.
Grand-Ma, qu'est ce qui est important ?
Tes mains, petit, qui ne doivent ni lier, ni asservir.
Ton esprit d'homme libre d'être un homme libre.
Ton cœur qui bat comme le tambour du chaman.

Ile Eniger, Terres de vendanges
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Lundi 26 février 2007

De loin, je te parle. Où est-ce toi ? Par tous les jours, le ciel entre sur ma terrasse. C'est un mot simple. De couleur simple. Un ciel bleu. Sans effets. Sans style. Sans vocation. Je t'écris de ce ciel qui ne le saura pas. D'une tasse de thé, blanc, ou vert, aux fleurs de cerisiers. Du miel, ce résidu d'abeilles dans ma tasse. D'une orchidée violette dont les yeux me traversent. De la force des quartz. Les mains pleines de mots,  j'écris : terrier, silence, une poignée de sable. L'œil de la fenêtre me fait l'échappée belle. Des montagnes à la mer, la neige troue sa robe où s'agite le vent. Une mésange huppée, drôle d'oiseau frisé, mange les graines de l'hiver. La saison comme une chatte, surveille ses petits. Touchée comme une femme, la terre fermentée fait ses premières fleurs. Le cycle recommence. Les dents de la pendule, sans abréaction, couvrent la voix des arbres, mais je suis sourde à leur logique. Je t'écris de l'étoile rouge, l'impulsive.

Ile Eniger, Terres de vendanges
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Jeudi 8 février 2007

J'ai toujours su qu'il battait ailleurs. Mon cœur bat dans l'oreille. Dans les gris pour un bleu. Les fourneaux de l'été. Les doigts du violoneux qui tirent sur la corde. Les pluies de mon poignet. Le miel pour l'ours. Le cœur bien à sa place c'était le pain des autres. L'orange à la bonne saison. Moi, jai toujours eu faim. De l'orage qui met le ciel par terre. Du solide de l'arbre engrangé dans ses veines. Du Chasselas, gonflé de transparence. Du Gros-vert, dont on a oublié jusqu'au nom. J'ai faim d'un bois de barque simple. Une plume me suffit pour refaire l'oiseau. J'écris enguenillée, le présent sur mon dos. Comme on prie, comme on crie. Et quand les mots me lâchent je me tiens au silence. J'écris comme septembre laisse tomber ses jupes sans un soleil de plus. Comme novembre pourrit ses chrysanthèmes. Chaque geste en moins augmente le vécu. Je veux le plus du moins, le plus loin que l'amour. La récolte n'est jamais trop abonde. Les murs sans ouvertures peuvent garder leurs suints, je suis des évasions comme de ces rias entre les bras des terres. Des mots à mélanger à une autre salive, comme des mots qui taisent. La terre haute est la plus nue. Les fleurs sauvages sont petites. J'entends chaque caillou, il bat dans mon plus juste. Et l'aiguille du gel comme celles des horloges n'y pourront rien changer. Mon cœur bat dans l'oreille.

Ile Eniger, Terres de vendanges
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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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