Ta soif la plus claire
se noie dans mon verre
désirable désirante
jamais indifférente
à tout ce qui brûle
à tout ce qui hurle
souvent bienveillante
au plus faible murmure
dans l'éclos dans l'ultime
voilà pourquoi je vénère
ton nom comme on respire
sans savoir s'il s'agit
tout à l'heure de mourir
ou de vivre autrement
sur un autre versant.
Gilbert Langevin
Qui a construit une maison neuve et ne l'a pas habitée
qui a planté une vigne et n'en a rien récolté
qui a une fille promise et ne l'a pas prise
qu'il aille vers l'épouse, le raison, le foyer
et jouisse de leur ^possession pendant une année
avant de s'unir aux autres dans la guerre.
Enfin qui a peur, qui est tendre de cœur
qu'il reste chez lui et n'affaiblisse pas le courage
de ses frères en guerre.
J'ai lu ces règles dans les livres sacrés
et j'ai eu désir d'appartenir à un peuple ancien
de bon cœur avec la jeunesse.
Car j'ai laissé ma récolte en fleurs
ma maison sans toit
et ma fiancée au train.
Je suis une sentinelle de la nuit
sur la crête d'un sommet
dans une guerre sans sommeil.
Les mitrailles criblent la glace à la lumière de la lune
j'attends d'être ébranlé par le tremblement du gel
pour trembler sans vergogne.
J'ai peur du ciel, qu'il ne fasse pas jour
j'ai peur du sol, qu'il m'avale vivant
j'ai peur du souffle qui monte blanc dans la nuit
et fait de moi une cible,
j'ai peur seigneur : pourquoi cela à moi ?
Pourquoi n'ais-je pas le droit de vivre
et dois-je au contraire demander à genoux ?
Demain ne me suffit pas, moi je veux la durée
m'habituer aux années, aller aux noces de mes fils
et dans cette nuit de blasphème sur leurs tombes aussi.
Je veux avoir sommeil près de ma fiancée
quand elle aura les cheveux blancs.
Pourquoi dois-je te demander à genoux
de vivre, de profiter jusqu'à la lie
de la vie qui me remplit ?
Qui de nous aura droit à cela
Ne sera pas le plus juste, ni le meilleur,
Ce pourrait être moi aussi, seigneur, tes étoiles
éteins-les avec les nuages
que je reste invisible à la mire
et au hasard des éclats, mais même si tu ne peux
me protéger ou que tu ne veux pas
ne laisse pas mon corps sur les cailloux
et mes yeux ne les donne pas aux corbeaux.
Ne me demande pas compte de mes colères
contre toi, je ne sais pas prier dans les larmes.
Quand il gèle, les larmes ne sortent pas,
je pleurerai au printemps.
Erri de Luca
à Yann Orveillon
Morts lavés d'eaux vives
qui éprouvez l'amour de la Terre
et la légèreté des cendres
Morts qui mûrissez avec les cerises
invitez-nous au banquet de l'azur
oubliez surtout notre mauvaise foi
Morts qui jadis tendiez vos mains
vers les enfants en lesquels vous mettiez
tant de fierté et de beauté en l'avenir
Morts nimbés d'obscurs mystères
montrez nous ce chemin de nuit
qui nous conduira en pleine lumière
Morts vétustes couverts de poussière
vos rêves nous parviennent violemment
à travers les catastrophes de l'Histoire
Morts qui s'en sont allés au-delà
de tout ce que nous pouvons imaginer
faites nous leçon de révolte et d'humilité
Morts réveillez nos ardeurs nos fièvres
ici les nouvelles ne sont pas bonnes :
« on torture on affame un peu partout nos semblables ».
André Chenet
C'est une bouche cachée dans le noir de la nuit qui parle bas et invite, par-delà les rêves incertains, à la révolte. Une voix de velours violet frémissant dans
les plis du vent, semblable à celles de ces statues qu'on recouvrait jadis d'un voile le mercredi des Cendres et dont les forces mystérieuses nous fascinaient jusqu'au vertige. Avant de quitter
le sommeil pour les prémices de l'aube, embrasse passionnément cette bouche; et cette voix, qu'elle vibre en ton coeur de plaisir et de défi tout le long du jour si tu tiens à gagner la paix du
soir sans avoir mis genou en terre.
Tu n'auras plus rien à redouter ainsi, ni le joug humiliant des possédants ni l'entrave de leurs lois à ta liberté; le tourment des heures impossibles à vivre aura beau lâcher contre toi tous ses
chiens, la meute n'atteindra ta conscience ni n'ébranlera ta volonté. Tu pourras aller debout dans le tohu-bohu du monde sans abdiquer rien de tes espérances, le clavecin des oiseaux dans les
arbres accompagnera tes pas et le chemin sera tout entier tracé par le granit du pavé.
Mais cette bouche qui murmure dans le noir, es-tu prêt à l'écouter? Cette voix violette de colère contre les mille complots de l'ordre, es-tu vraiment décidé à l'entendre ?
Pierre Autin-Grenier
D'un mot l'autre