Je garderai la neige
dont l’hiver ne veut plus,
les pétales fanés
que rejette l’abeille.
Je garderai la nuit
entrebâillée sur l’aube.
Je garderai les mains
que l’on n’a pas serrées,
le germe des caresses
dans le terreau du corps,
la peau des arbres
quand ils muent
et l’arôme des fleurs
que l’on ne cueille pas.
Je garderai les rêves
que refuse la nuit,
les papiers fous qu’on brûle
et qui dansent au vent.
Je garderai cette eau
qui coule entre nos doigts
et la bague rouillée
sur l’index du temps.
Je garderai l’oiseau
qui vole en boitant,
la route qui s’égare
sous les pas des enfants.
Je garderai les poings
qui éclosent en fleurs,
les yeux des mûres noires,
les genoux ronds des îles.
Je garderai le temps
qui arrête les montres,
l’espace qui déborde,
l’espérance qui manque,
les larmes d’une enfant
pour sa poupée sans bras.
Je garderai les rides,
les blessures, les joies,
les chênes qui résistent,
les saules qui sourient.
Je ne garderai rien
du rêve des comptables
ni le salaire des juges
ni le remords des dieux.
Je garderai la vie
et le rire des fous.
Un arbre dort près de la fenêtre.
Je veille dans ses feuilles.
J'avance dans ses branches
avec une infinie douceur
pour ne pas déranger
le rêve des oiseaux.
Je regarde la lune
qui allume les pierres.
Des mots sur la gorge,
une cicatrice dans la voix,
j'en ferai un poème
pour
traverser la nuit.
S'il faut une couleur
à l'encre sur la page
qu'on me traduise en fleur,
en caresse, en baiser,
en jargon de galet,
en rime de Cadou,
en ver dans la pomme.
S'il faut du son
dans mon silence,
de l'avoine dans ma tête,
du rire dans mes yeux
qu'on me traduise en pleur,
en nuage de rêve,
en cheval au galop,
en murmure de source,
en grosse bûche d'érable
ou en fétu de paille.
Je ne veux pas de rose
qui n'aurait pas d'odeur,
pas d'épine,pas de sang.
Je ne veux pas de prose
dans les rimes d'enfant.
Je ne veux pas de pose
dans le sang noir du doute.
Je ne veux pas d'un homme
qui n'aurait pas de peine,
pas d'épaule, pas de coeur.
S'il manque une musique
à mes maigres bagages
qu'on me traduise en bruit,
en guitare, en cigale,
en coffre de jouets
oublié par la vie,
qu'on traduise mon bouquet
de fausses notes
en opus de Bach.
S'il faut une basse-cour
à mes coquilles vides
qu'on me parle en oiseau
éclairé par le ciel,
qu'on traduise ma voix
dans la langue des chiens,
qu'on accroche l'amour
à mes grelots déserts,
qu'on me traduise en miel
dans l'espoir des abeilles.
Comme une bêche brisée sur le dos de la terre,
ce fil trop grossier pour le chas d'une aiguille,
cette parole debout sur les balbutiements
comme une pêche pourrie avant d'être mangée,
ce visage perdu dans la galerie des glaces,
ce silence couché sur un tapis d'ordures
comme une paume durcie par l'absence de caresses,
une pomme qu'on mange sans pouvoir y goûter,
un homme qu'on musèle avec sa propre voix
comme un sourire ouvrant sur le piège des dents,
la blessure d'un mot enveloppé de mensonge,
la semence coulant vers le ventre du pire
comme une veine fuyant les battements du cœur,
le vol d'un oiseau en haut de la potence,
le sang versé que boit la page d'un journal
comme un acteur se tait en attendant Godot,
un poème qu'on range sans l'avoir fini,
un chanteur muet qui étonne les sourds
comme un sommeil en chien de fusil
qui tire sur le rêve,
le bruit d'un poing qui frappe un enfant,
un verre plein de soif à côté d'un mourant
...
Je n’entends pas le chant du coq.
J’écoute le vol d’un papillon.
Je ne sais pas lire la Bible.
J’apprends la langue des fougères.
Je donne à boire ce dont j’ai soif.
Je donne à voir ce que je cherche.
Je confonds dans une phrase
le ressac bleu des vagues
et l’herbe verte au bord de l’eau.
Je donne au pain une accolade.
Je donne à lire au blanc des yeux
un arc-en-ciel de musique.
Je donne l’encre au blanc des pages
et ma chair vive à chaque mot.
Je donne à lire ce que j’ignore.
D'un mot l'autre