Il a plu toute la nuit. Le ciel a lavé le matin. La toux grasse des suies a quitté les façades. Le brouillard plie ses draps. Tu trouves le jour neuf. La mer, sans prendre les mesures, arpente le même périmètre. Sous l'épine du froid, la terre serre ses os. Les fleurs d'hiver guérissent ses foulures. Entre la feuille et l'arbre, une très vieille entente, je reviendrai. L'heure s'achemine d'un rien : la corde où se pend le soleil chaque soir, une rocaille chaude, l'alerte d'une voix, un thé vert aux fleurs de cerisiers. L'insolite du simple, cette bruyère de landes au milieu de ta ville. Par une lune grise des chevaux sont amoureux des licornes ; croire, ce n'est pas savoir. Les doigts du gel hésitent en leurs étranglements. Tu te dis que rien d'essentiel ne s'achète. Le vieux sexe des sols prépare ses naissances. Tu te dis que le paysage marche haut, c'est-à-dire au plus proche, en maison silencieuse. Et ouverte. Tu éprouves une joie d'ouvrière, d'extrême jouissance, quand tu comprends que tout est là, et que tu peux tout faire.
Ile Eniger, Terres de vendanges
http://terresdevendanges.over-blog.com/

C’est une force
une vigueur
Le fragile au bord, tout au bord. L’épousée
retroussée qui enjambe le vide et enlace
le rêve
C’est l’animale plénitude
plus vaste que la peur et la raison mauvaises
Un sursaut, un orage, et l’inlassable horloge
qui ne veut plus manger le temps sans
le goût du baiser
C’est un regard avide sur
un sourire nu, des mains qui reconnaissent
la texture des phrases
C’est vieux comme l’instant
et neuf comme l’espoir
Et de sens reconstruit
c’est une soif d’aimer
Ile Eniger
Le désir ou l’italique du jour
Livre d’art avec Michel Boucaut
Éditions LE LIBRE FEUILLE
Un texte de Ile Eniger mis en chanson par Robert Cuffy
C'est d'un cahier ouvert
sur le coin de la table
que je ne dirai rien.
Les jeux, les séductions,
les germes d'artifices,
j'y pense quelquefois
mais le rien quotidien
porte tant et encore
que mes pensées se taisent,
que mes mains se dénouent.
Se pousse l'illusion.
Le simple me rattrape.
L'éternuement d'un chat,
le sang d'un géranium,
une jacinthe pâle
accouchée de la nuit,
la mer à ma fenêtre.
Toute chose accoudée
à la table du jour.
La grâce de ce peu
décape l'inutile,
épingle des fous rires
sur la pince des lèvres.
Et nettoie les outils.
La soupe dans le bol,
le repos de la terre,
écrivent mieux que moi
une lettre d'amour.
L'hiver est un cadeau
quand les gestes s'épuisent.
La pointe du crayon
a troué mon papier,
la lumière s'engouffre
dans la moindre fissure.
Dans cette odeur dressée,
Reniflant la matière
et son bruit de sonnailles
C'est un temps de très près.
Paysanne penchée
sur la vigne des mots,
j'écoute la patience
dans les lignes du bois,
je touche le présent
et ce qui dit je t'aime.
Ile Eniger
Vendredi 15 décembre 2006
Au cloître de l’hiver, le labour se souvient des gorges de l’été. La fractale du temps étrille ses passages. De grands morceaux de gel collent les yeux des champs pour un sommeil vivant. Labourée, sillonnée, remuée dans son corps, la terre se prépare aux membrures de pains à pousser dans ses flancs. De la graine aux racines, chaque poussée de sève est un accouchement. Rien tant que toute chose dira cette patience à être parcourue, la pierre malmenée, la prière du saule, l'argile retournée, le minerai brûlé, la poussière des chemins qui amortit le pas. Tout ce qui est prêté, que l'on ne rend jamais. Par le chas des savoirs tombent les hirondelles, mais reviennent en printemps. Terre, tes hanches larges, tes sabots mal gauchis, tes arbres déployés à la bouche des vents, tes saouleries d'abeilles, tes marelles de craies, l'aubier sous tes écorces, et tes récréations d'oiseaux ou de soleils, tiens, simplement le jour chaque jour reconduit, tout est porté par toi. Et moi que tu accueilles, qui n'ai rien à t'offrir que des mots de pauvresse, et ma fidélité dans la tire des heures.
Ile Eniger, Bleu-miel

Le vent portait comme des fleurs, des fruits. L'indéfini parcours de pollens inconnus. Les oiseaux dans les graines, les tamias sur les chaises, le fleuve déroulé aux crosses des fougères, les longues routes longues qui ne mesurent rien, et les lilas ouverts comme huiles précieuses, je parle d'un pays qui m'a parlé de moi quand il parlait de lui. C'est comme une chaleur, des doigts sous ma chemise, la parole d'un loup, la verdeur confondue des sinoples profonds à la phosphorescence. C'est l'immense pays, le cri des ouaouarons dans le mouillé des herbes, des nuages en neige qui froncent leurs couleurs sur l'orage du soir, les bois-francs ramenés pour le froid à venir et la chaleur du feu qui ne s'éteindra pas. L'érosion ajoutée aux rondeurs des montagnes Appalache les terres d'une mémoire en plus. Quelques vieux cimetières dorment éparpillés comme de vieux sourires, aux côtelés violines que le ciel monte à cru, les jupes des cascades défont leurs hanches souples. C'est quelque part ailleurs, une présence juste, l'érable et la forêt qui enfantent le miel. Aujourd'hui au présent, l'agrume du soleil réchauffe les absences dans la tasse du jour. L'image est bien vivante au cheval des distances. L'usé des traces rouges a mêlé mon poignet au sang des mots à vivre. Et la force du bois s'élève pour jaillir dans le feu de mes mains.
Ile Eniger
D'un mot l'autre