Quand j'étais un nain, heureux et sans chagrin,
avant les bonnes nuits ou le baiser de ma mère
j'avais l'habitude de froisser les après-midi,
pour les abriter dans mon lit de contrebande,
dans une manche de pyjama.
Je demeurais ensuite sur le seuil du rêve
en dévoilant à nouveau la carte des heures,
en ressuscitant à ma façon les cadeaux du jour
- le rendez-vous avec Charito, le but de la victoire -
avec un large sourire de paupières fermées.
Toujours dans la lumière obscure du silence.
Je me souviens aussi que j'étalais devant moi les hontes
les humiliations, les offenses, les mépris sans nombre
en sol mineur que je nommais l'oubli
L'ennui, le pire, c'est qu'aujourd'hui encore
ils n'ont pas disparu du tout et qu'à peine je les remue
ils éclaboussent ma mémoire, mes lunettes, mes poèmes...
Alberto Vega
En traversant le pays des morts
en route vers Aden les terres d'Arthur Rimbaud.
Je suce mes doigts à cause de la soif
de la malaria, du cancer des os.
Je songe à la Bretagne,
aux femmes aux hautes coiffes.
Je songe aux piroguiers du fleuve Zaïre.
Je songe aux oiseaux bariolés d'Amazonie.
Je songe au sexe chaud de l'indienne
à la tombée de la nuit.
Je songe à une espèce de poème
déclamé par un fou de génie
qui ferait taire les perroquets verts.
André Laude
De l'ouest à l'est de la rue des «a» à la rue des «z» de vingt-trois heures à sept heures les résidents exigent le silence complet mais dans ce silence je ne peux pas m'arrêter de retourner dans ma
pauvre tête fêlée toutes les images qui me passent devant les yeux internet la télé ouverte radio le petit caliméro erre dans la nuit ta coquille est cassée ta fenêtre est ouverte jette-toi ligne
par ligne phrase par phrase sur le trottoir car ta détresse est complète c'était un reportage de mathieu devant l'incendie de son propre corps à travers lequel tous les crimes du monde ont lieu on
tire dans le dos d'un fugitif la police charge contre une manif une bombe explose dans un abribus ah qu'est-ce que je déguste c'est vraiment trop injuste d'assister en silence à l'histoire en
direct du ravage-moi des libanais des rwandais ou des soudanais c'est en feu ça tue ça t'emmène loin de ton chez-toi ça te bat ça te laisse sur le bord de la route et ça t'oublie dans la poussière
immobile et figé sur ton divan dans ton salon t'es perdu tu voudrais rentrer mais c'est trop tard pour les dessins animés du samedi matin les pubs de céréales sucrées et les clips vraiment cool
pour les petits enfants dans mon genre qui pisseraient encore au lit s'ils n'avaient pas la responsabilité de leur corps comme de celui de tous les autres ravagés du réel parce que très très loin
au fond de ces yeux que je fixe dans le miroir de la salle de bain je ne les vois pas mais peut-être qu'il y a tous les pays qui écopent en silence.
Mathieu Arsenault Vu d'ici, Tryptique, Montréal, 2008
Pourquoi tant d'éboulis dans la fin des dimanches
Tant d'attentes fadasses
Tant de beurks et d'hélas
De craquelures dans les voilures
Un ramollo dans le gréement
Pourquoi cet étouffement à hauteur de poitrine
Les paupières affalées comme un volet roulant
Pauvres joues avachies
Œil éteint
Morne peine
Déglutir un sanglot
S'alourdir d'un parpaing
Dix sept heures le dimanche
Qui ne l'a éprouvé ?
La grisaille a monté
La marée est en noire
Dans nos yeux embués
Une journée bien foutue
La vie, vraiment ratée
Le pauvre corps en loques au fond d'un canapé
L'esprit à la dérive
L'âme en papier mâché
Aglaé Vadet
J'ai allumé le silence
De mes nuits trop courtes
Amasser la lumière
Qui lisse mon sourire
Avant de me glisser
Dans des draps de douleur
Aux couleurs des heures arrêtées
J'ai écorché les cicatrices
Superposé les peaux mortes
Inventé des rumeurs
Pour croire encore
Qu'il n'est pas nécessaire
De se faire mal
Ni de faire mal
Je m'immobilise....(je n'entends plus les bruits insupportables de la nationale)
...
certain de recouvrer
la vue limpide des profondeurs
un contact de mer
isolé dans un désert de sable
comme une perte enfin accepté
un désir qui renaît
d'être aussi différent
et pourtant tellement semblable
halluciné de vérité
je reconstruis mon monde
des restes de vos poches trouées
des mots que vous savez encore décocher
avec tendresse et humanité
je vous ressemble tellement
que je finis par exister
dans vos regards
je me vois et me noie
je me saisis de l'intouchable
une main sur ma poitrine
je sais que je vous parle
de vous
Jean-Luc Gastecelle
D'un mot l'autre