Lundi 6 août 2007

Je pourrais m’asseoir à mon bureau et me consacrer aux données officielles de ma courte vie, ce serait un matin administratif, une journée placée sous le signe du devoir et de l’accomplissement social, accomplissement de l’homme moderne qui paye ses factures ou qui renouvelle son inscription aux Assedic, devoir de l’adulte qui se coltine la dure réalité du monde social et de l’impitoyable lutte des classes...

Je pourrais me frotter à l’organisation matérielle du vide, ce serait le début frais et hygiénique d’une existence dédiée à la lavande, le combat d’un homme contre la poussière et la crasse qui sont, c’est bien connu, plus paralysantes que la graisse autour des pieds. Une journée consacrée à récurer, désinfecter, nettoyer, rincer, blanchir, aérer, dépoussiérer, javelliser, réactualiser, renouveler le cadre délétère de mon espace vital...
Je pourrais, en grand téméraire que je suis, affronter sans retenu l’inquiétant extérieur.

Dehors il y a le monde, des rues à parcourir, des quartiers à sentir, des chiens à caresser, des maisons à visiter, le spectacle permanent de mes semblables. Dehors, il y a les autres, les femmes disponibles, les hommes fraternels, des connaissances à faire qui changeraient le cour de ma pitoyable existence, mille façons de tester ma force, mon habileté, mon courage, mon pouvoir de séduction, ma rhétorique, mes cinq sens, mille façons de sentir, de toucher, de voir, de frapper, de courir. Dehors, il y a les cafés, les supermarchés, les magasins, les dealers et tous les autres accès monnayables au temps qui passe...

Je pourrais m’enfermer, me cloîtrer dans mon antre et faire d’une pièce tiède et obscure le centre cosmique de mon monde. Je pourrais user mes yeux à la lumière des lampes, lire toutes sortes de livres érudits, parcourir l’histoire des idées en solitaire, ou me dissoudre parcimonieusement dans les reflets bleutés des tubes cathodiques...

Je pourrais déclencher un chaos frénétique en deux ou trois gestes absurdes qui me prouveraient que je suis toujours vivant et libre de faire deux ou trois gestes absurdes comme prendre le train sans connaître sa destination, détruire mon appartement à coups de fourchette ou encore enlever une fille pour la sacrifier à mon propre culte...
Ce matin je pourrais tout faire, c’est pourquoi je ne fais rien, rien qui ne vaille plus que sa propre valeur, rien qui ne vaille plus que le fait de le faire.
Ce matin je vais marcher et écrire; c’est tout...

On peut marcher souvent et ne faire que marcher, se laisser absolument absorber par le mouvement des pas, le rythme du coeur et celui de la marche, en regardant droit devant soi sans ne rien distinguer de la masse colorée qui nous entoure, c’est très agréable.
On peut marcher souvent en regardant ses pieds, fixer son attention sur le sol, le chemin, le trottoir, bref, uniquement là où nos pieds se posent inexorablement. Tout autour défile alors comme si c’était le paysage qui était en mouvement et que nous soyons immobiles à le contempler. C’est très agréable également, et cela permet d’éviter les déjections canines.
On peut marcher surtout en oubliant ses pieds, en oubliant sa destination et en s’évertuant à inventorier les repères anodins jalonnant le parcours.

On peut marcher comme si la route et les fossés, la rue et les trottoirs étaient des pistes aux trésors et détailler ainsi tous les microscopiques cadeaux que le jour met sur notre route. A chaque marche, à chaque balade même les plus quotidiennes, même en allant chercher le pain ou faire pisser son chien, chacun peut parvenir à déceler des détails poétiques, des anachronismes, des bizarreries, des micro-événements qui la rendront unique et digne d’être vécue.
Par exemple, aujourd’hui en ville:
J’ai suivi deux adolescentes pour continuer à épier leur conversation sur l’amour,
J’ai été surpris par le bruit d’une canette de bière qui dévalait la route pavée et qu’un balayeur tentait de rattraper en courant derrière avec un balais,
J’ai vu les jambes maigres et blanches d’un clochard en short qui dormait devant moi,
J’ai pu constater avec surprise qu’un chien était parvenu à chier tout au sommet d’une borne en béton de soixante dix centimètres de hauteur,
Je me suis entraîné à distinguer d’un rapide coup d’oeil si les femmes portaient sous leurs jeans serrés des strings ou des culottes, c’est facile, on voit les marques à travers les tissus,
Je me suis amusé à lire les gros titres en passant devant un kiosque à journaux pour n’en retenir qu’un seul “ la rentrée des garces”,
J’ai vu un apprenti-rappeur avec un casque jaune, un t-shirt jaune, un short jaune, un scooter jaune et... une casquette bleue,
J’ai croisé une tête de poisson dans une poubelle qui regardait les gens passer,
J’ai revu une très vieille dame que j’aperçois tous les jours en train de s’évertuer à faire briller la poignée en cuivre de la porte d’entrée de son immeuble,
J’ai nettement pu observer l’effet désastreux de l’alliance malheureuse entre la mode des tatouages et la peau des femmes quarantenaires, grâce à une dégoûtante tête de cheval sur l’épaule d’une autochtone pré-ménauposée,
J’ai aperçu le regard désespéré d’un homme dans la queue d’un supermarché coincé entre sa moustache et sa conscience...
L’ordinaire est un labyrinthe dans lequel il faut savoir se perdre...

Thomas Vinau
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Jeudi 2 août 2007
1

La tête comme une flaque

d’eau morte

dans laquelle tu nages

en rond

Quand plus rien ne te porte

plus rien
du tout
2

Arrose les plantes

occupe toi

respirer peut être si doux

quelquefois

Il suffirait de ne plus injecter

toute cette peur

dans tes veines

Il suffirait de le vouloir

c’est si simple

Il suffirait de ne plus creuser de trou

dans ton ventre

à croire que tu ne sais faire que ça

regarde toi

tu étais si souriant

quand tu étais petit

3

Tu le rempliras

ce trou

Tu deviendras!

que tu le veuilles

ou non
4

Tu es le trou

et tu es la pelle

ne l’oublie pas

Thomas Vinau

 
 
 
 
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Jeudi 5 juillet 2007

Y’a pas à se fendre les poils en quatre. Perdre sa vie à la gagner, la margoulette sur le billot.

L’espace qui s’ouvre sur des cloisons comme les fenêtres sur des barreaux.

La bourse ou la vie, Camarade ! La soupe ou le rêve mon poto ?

Dégobiller, dégoupiller, donner du ventre à leurs promesses, mettre du beurre sur la rondelle et ne

pas parler la bouche pleine.

Apprendre à ne pas apprendre à se battre et crever bien avant de naître...

 
Thomas Vinau
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Samedi 2 juin 2007

 Le ciel est gros de pluie et de lumière. Nuages à gorges fraîches. Pelotes boursouflées qui escaladent bleu. Les lendemains d’averses, les ombres sont plus sombres et la lumière plus blanche.

Les ailes des oiseaux sont des petits ciseaux à couper l’horizon. Les premières éclaircies éclairent nos visages. L’infini se peint au couteau. Nos yeux s’ouvrent.


Thomas Vinau
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Vendredi 4 mai 2007

Je connais un type
Qui ne fait plus rien
En attendant
Que la terre explose.
Il reste assis là
A tirer la langue
Aux passants pressés.
Il dit qu’il s’en fout
Qu’il a fait la guerre
Ou qu’il la fera
Alors tant qu’à faire
Autant ne rien faire
Et sans se presser.
J’crois que je vais aller
M’acheter un truc à boire
Et m’asseoir à côté.


Thomas Vinau

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autres publications:
Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

Photomaton, collectif, En Ligne Éditions, 2006

Scribulations 0-1, collectif, Éditions La Madolière, 2008





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