LaFreniere&poesie
photo: Michel
Mallet
Salut à tous ! Je ne suis pas présentable, paraît-il. J'ai
habité treize ans avec un loup, c'est vous dire. Chez moi il y a des vaches qui volent, des pierres qui pondent, des oiseaux que l’on trait et les montagnes de roches voyagent en camion. Ailleurs
je ne sais plus trop bien si les trains partent à l'heure, si les chenilles chantent ou font du pouce. Quand il pleut, les arbres explosent en silence.Je n'ai qu'un bac en rues, en trottoirs, en
tavernes, un doctorat d'espoir. J'ai pris les mots où ils étaient, dans
la bouche et la rue, loin des grammaires, des dictionnaires et des académies. J'ai appris à écrire dans les tavernes et les restaurants cheap, sur le skaï des minounes et les toilettes de
gare. J’élève des poules pour pondre des poèmes. Et même des lapins dont je me sers des oreilles pour capter la parole. J’écris à grandes pelletées de phrases qui font un bruit de
terre en tombant. J'écris au fil à plomb. Je
me nourris de terre, de pollen, de cailloux. Je ramasse les virgules dans les armoires aux feuilles et l'eau blanche des songes dans la paume des rochers. Je mange les pépins pour renaître en
pommier. Je trace l'étoile du Berger dans la laine encore fraîche. J'arrache les larmes au cimetière, les minutes à l'horloge. Je promène un jardin au bout d'un baluchon.Ce matin je me suis posté
pour aller vous rejoindre. Je serai dans l'enveloppe. La boîte à malle s'est perdue. Le facteur s'est pendu. La postière est enceinte et ce n'est pas de moi. J’ai toujours écrit sans savoir
comment ni pourquoi. Je continue pour les mêmes raisons.
Jean-Marc La Frenière
Ma tombe ne sera pas assez grande
j’ai la tête trop pleine
de ceux que j’aime
Il me faudra de l’espace
pour que tous
puissent se mettre debout
dans chacune de mes pensées
Anise Koltz
Depuis le début de la grève étudiante, le gouvernement et la plupart des éditorialistes et commentateurs ne cessent de s’en prendre à Gabriel Nadeau-Dubois, le leader de la CLASSE. Pourquoi donc? Parce qu’il est le seul à garder le cap sur la raison qui a amené les étudiants à entrer en grève : la hausse des frais de scolarité. Sans Gabriel Nadeau-Dubois, ce réveil des étudiants et, plus généralement, de la population québécoise, aurait-il lieu?
Permettez-moi d’en douter. Ce ne sont certainement pas les grandes centrales syndicales, devenues si veules, qui auraient pu marquer ce réveil. Quand le président de la FTQ se permet à la fin d’une conférence de presse de ridiculiser Gabriel Nadeau-Dubois, sous les rires gras des journalistes, le message me paraît clair : « Tasse-toi, le jeune. Mononque va prendre tout ça en main. Mononque est habitué à négocier, c’est-à-dire à ménager le chou et la chèvre.»
Cette semaine encore, la FTQ et les autres centrales syndicales auraient voulu « contrôler » la grande manifestation de Montréal. Ça n’a pas marché vraiment, et toujours pour la même raison : même les grandes centrales syndicales ne veulent pas parler de la hausse des frais de scolarité. Évidemment, Jean Charest a tout de suite frappé sur son vieux clou rouillé : à l’entendre, seul Gabriel Nadeau-Dubois a vraiment défié la Loi 78!
Quant au PQ, il ne voit que le petit Léo dans sa soupe. Le petit Léo, qui semble si vulnérable, serait pour les accommodements raisonnables. Conseillé par mon ami Gilles Duceppe qui, par deux fois, a fait preuve de lâcheté en renonçant à faire la lutte à Matante Pauline, il garde un mutisme absolu sur la hausse des frais de scolarité.
Et que dire de la réaction de Michelle Courchesne hier? Son point de presse était de l’hystérie pure, à ce point qu’elle y a mis brutalement fin avant que les plombs ne sautent pour de bon! Évidemment, Michelle Courchesne s’est dite prête à « discuter » avec les leaders étudiants en exceptant toutefois Gabriel Nadeau-Dubois. Mais discuter de quoi? Pas des frais de scolarité ni d’un moratoire! Alors, de quoi? De rien, bien évidemment! Quand elle a été nommée ministre de l’Éducation, son mandat était de rencontrer les leaders étudiants pour « une simple mise en lieu » avant de faire rapport au premier ministre. On sait maintenant le pourquoi de cette initiative : le gouvernement de Jean Charest avait besoin d’une journée afin de peaufiner sa Loi 78!
Le nouvel appel lancé aux étudiants est aussi cousu de fils blancs : le gouvernement a besoin d’un peu de temps pour pouvoir incriminer les leaders de la CLASSE, et particulièrement Gabriel Nadeau-Dubois. Dans les entrevues accordées hier par les porte-parole de la police de Montréal, c’est ce qu’ils disaient, à mots à peine couverts. Encore une fois, le petit Léo va se faire rouler dans la farine par une ministre sournoise et hypocrite! Il n’en verra rien et le bon peuple non plus. Au contraire, la cote de popularité du bon petit Léo ne fera qu’augmenter : au Québec, on aime les leaders fragiles et vulnérables… un restant du temps que nos familles étaient nombreuses et qu’on prenait plus de temps à dorloter les enfants fragile et vulnérables que les autres.
Aussi, vais-je le répéter : Merci, Gabriel. Comme l’a dit Jean-Paul Sartre, on n’est jamais assez radical, surtout quand on est jeune et qu’on a devant soi tous ces corps morts d’un passé révolu.
Victor-Lévy Beaulieu
Un grand texte de Christian Nadeau, professeur de philosophie, lu par Christian Bégin et Dominique Leduc.
On ne va jamais plus loin que le fond du cœur. J’avance dans la fraîcheur du moment, l’accord de l’herbe et de la vie, les chamailleries d’oiseaux, les cascades mauves du lilas, le tendre vert des bourgeons, le gros jaune qui tache au cou des pissenlits, la pluie des yeux dans le pastel des paysages. Chaque moitié du visage cache l’autre moitié. Chaque mot en cache d’autres. Chaque oeil a sa propre vision. Il est difficile de voir les deux côtés des choses. On ne peut qu’en souffrir. La faim dénude l’os. L’eau du rêve blanchit les pigments de la nuit. Entre les langes et le suaire, de l’ange à la bête, de l’unique à l’uni, l’âme recoud sans cesse ce que le corps défait. Tout ce qui vient de la terre retourne à la terre, mais qu’en est-il des mots, ces soubresauts de l’âme réclamant l’infini ? J’apprends à lire avec les deux mains, à dire avec les yeux, à nager, à danser, à être attentif aux signes, aux mots laissés pour compte comme les os dans un charnier, le squelette d’une phrase cherchant la peau des lèvres.
On se plaint d’une écharde sans remercier le bois. On maîtrise les chiffres sans connaître l’amour. On appauvrit la vie sans enrichir la mort. Les doigts saignent à la longue à tant fouiller le sable. La plante des pieds s’étiole par les trous des souliers. On écrit moins avec la terre qu’avec le pain. On écrit plus avec le sang qu’avec la sève et l’eau d’érable. C’est en parlant aux plantes que je vise plus haut, en caressant l’écorce, en buvant l’eau de source. Quand on crie Liberté !, il y a toujours quelqu’un pour bâtir une prison, pour cacher son argent, pour brandir un fusil, pour soulever un drapeau. Je ne marche pas entre les rails du pas docile d’un soldat. Je trébuche partout. Je traverse le fleuve sans savoir nager, recrachant mes brouillons et les bouillons de culture. L’enfant qui grimpe aux arbres ne se doute pas encore qu’ils peuvent faire un cercueil. Il rêve d’une cabane sur la plus haute branche.
La vie est un jardin dont nous sommes à la fois les plantes et le jardinier, l’arroseur arrosé, les ronces, les fleurs, les racines et les fruits. La nature n’est pas l’âme d’un Dieu, plutôt l’outil d’un charpentier, la terre d’un rêveur dont je cherche la bêche. Ce que l’on mange, c’est la faim qui nous l’apprend. La vie, c’est l’amour qui nous la donne. Ce matin, la ligne pure d’un ruisseau, les phrases des collines agitent mon crayon. J’allonge les voyelles pour faire d’un brin d’herbe une cantate de Bach. Rien ne sert de courir, chaque nouvelle heure maintient son avance sur l’autre. Il faut à chaque pas rétablir l’équilibre. Je poursuis sur la route les pas sans intention, ceux qui ne vont nulle part mais arrivent partout. Je viens au cœur mendier l’absolu. Quand l’univers se dilate, j’emboîte l’alphabet avec des mots gigognes. Je transporte le monde dans un petit cahier. Un mur qui croule, une vitre fêlée, c’est comme l’espoir qui s’étoile. Le vent déplace les nuages. L’émotion du soleil vient colorer la pluie. Des mots se font signe à chaque bout des parenthèses. À force d’être nu, à force d’être pauvre, ma propre faim nourrit ma voix. Les chiens peuvent japper. Les huissiers peuvent venir. Je ne fermerai pas pour cause d’inventaire. Je ne veux que vivre sans excuse en retour.
La langue du cœur
en espagnol, on dit corazon
en grec, on dit gardia
en italien, on dit cuore
en français, on dit cœur
en anglais, on dit heart
en allemand, on dit herz
en portugais, on dit coraçaon
en yiddish, on dit herts
Dans toutes les langues, on parle du cœur
La racine est le mot sanscrit Kerd
Les humains ne parlent qu’une seule langue
quand ils laissent parler leur cœur
Dans ma ruelle, deux enfants ismaéliens
construisent un bonhomme de neige
avec les mêmes gestes que deux cents ans d’enfants québécois
la langue de mon pays, c’est l’hiver
mais les gestes sont toujours les mêmes
et le cœur humain, il est partout le même
Gérald Godin
Chants et poèmes, spectacle du 26 mai 2012 avec
Daniel Boucher et Alexandre Belliard en chanson,
Élise Turcotte et Tony Tremblay en parole.
Au bénéfice de la
Médiathèque littéraire Gaëtan Dostie
Musée des arts littéraires
1214 de la Montagne, Montréal (métro Peel ou Lucien-L'Allier)
Contribution volontaire: $25.
Réservation par courriel: info@mlgd.ca ou au numéro 514 861-0880 site internet: www.mlgd.ca
Organisée par Alexandre Belliard pour soutenir la MlGD, cette 12e soirée, samedi le 26 mai, réunit Daniel Boucher, Alexandre Belliard, Élise Turcotte et Tony Tremblay.
Daniel Boucher s'est découvert avec Cégeps en spectacle organisé par Michel Drainville, membre de notre CA. Depuis, cinq disques et sa participation au récent spectacle musical des Filles de Caleb en font une voix prépondérante sur la scène d'ici.
Alexandre Belliard mène non seulement une carrière d'auteur-compositeur-
Élise Turcotte cultive tant la poésie que le roman, voire le roman-jeunesse. Depuis le Prix Émile Nelligan jusqu'au Grand prix du livre de Montréal, les plus hautes reconnaissances célèbrent déjà chaque facette de cette uvre majeure.
Tony Tremblay étonne par sa polyvalence : poète bien sûr, récipiendaire du Prix Nelligan entre autres, mais encore plus connu pour son travail d'animateur-réalisateur à la radio de Radio-Canada, de directeur de revue littéraire et de performeur.
Le spectacle débute à 20 h. et est précédé d'une visite guidée avec Gaëtan Dostie, du premier étage du musée, à 19 h.
La succession Rémi-Paul Forgues, 1926-2012, poète et peintre du Groupe des Automatistes au milieu des années 40, vient d'offrir à la Médiathèque un fonds composé de manuscrits, dessins, photos, archives diverses. Une fascinante gouache automatiste de 1951, des photos et un poème manuscrit sont présentés pour la première fois dans le salon dit du Refus global.
Le moratoire décrété en 2000 contre toute nouvelle institution muséale ou patrimoniale étant toujours effectif, votre contribution est essentielle à notre développement, et nous vous en remercions.
Au pays de pierre fendre, l’année commence par une infinité de matins couchés en rond de chien sous les poêles, sourds à ce qui monte dehors, même à l’appel cassé des vieilles corneilles. Les heures sont figées au fond des bols. Un diamant trace et trace sur les vitres une flore impossible et superbe. Dans cette maison-là vous pensez souvent à la solitude et à la santé des territoires. En ce moment, immobile à la fenêtre, vous vous demandez. Plus tard, vers les quatre heures, les lointains s’enflammeront, la plaine frisera de vent, un fleuve de farine déferlera dans les plis de la neige durcie. Vous deviendrez peu à peu la force de l’horizon, glisserez hors de vous, filerez sur le totalement neuf, contre l’écume qui éveille. Vous brûlerez.
Pierre Morency
Dans mon petit pays, ce qui ne cesse pas de venir mais n’arrive jamais, tout ce qui se refuse à n’être que québécois comme, en Melville, tout ce qui se refusait à n’être qu’américain. Par ma race, je suis en retard. Par ma race, je suis cette course désespérée vers ce qui, partout ailleurs, a été aboli. Je suis finitude avant même de commencer - cette prodigieuse impossibilité qui m’a tant fasciné chez Melville parce que, tout simplement, elle se trouve à être inscrite en moi, depuis les commencements équivoques de mon pays. Toute écriture n’est rien de plus que de la mort. Mort de soi-même parce que mort de toutes les images de soi-même. Mort de tout avenir linéaire parce que mort de tout ce qui en moi me possède. Bientôt, je le sens, il ne restera plus rien - plus de Melville. Toute lecture est abandon et par cela même je suis vaincu, à la limite de ma désastreuse schizophrénie. Ce que je cherche en Melville, c’est ce que je ne trouve pas en moi, c’est cette vie pitoyable, c’est cet échec fabuleux. Mais moi je n’ai jamais commencé. Mais moi je suis comme mon pays, je suis la demi-mesure même de mon pays - un grand fleuve pollué marchant vers sa mort de fleuve. Même si le fleuve devait continuer, ce ne serait plus ce fleuve auquel je pense, et qui m’habite comme ce n’est pas possible, qui me boxe et me laisse étrangement mou, sans possibilité de défense. Je sombre et je n’arrive plus à nager. Je sombre et ce ne sera toujours que cela, une chute sans fin dans les eaux du non-être : il n’y a ni temps ni espace québécois, que de la présence américaine, ce par quoi je suis annihilé, ce par quoi je suis bâillonné, et ligoté, et torturé. Américain mais sans l’Amérique, consommateur mais sans capital, esclave de l’Empire et sans d’autres armes que ce pitoyable livre pour me continuer dans ma pâle énergie.
Victor-Lévy Beaulieu
J'écris avec la terre, Éditions Chemins de Plume, Nice, 2012
La matière du monde, Éditions Trois-Pistoles, Trois-Pistoles, 2012
D'un mot l'autre