Vendredi 29 août 2008

C'est dans l'humilité de l'herbe que se trouvent la grandeur du monde, l'éclat de sa lumière, le bonheur ou la douleur des insectes. Elle perpétue le devoir de vivre, l'écho sans cri du soleil. Le même souffle irrigue la rosée du matin et la mousse des arbres, le brin d'herbe et le cœur. La pierre qui résiste aux hommes succombe au lichen. Les années font s'épouser la dureté minérale et la tendresse végétale. La chlorophylle déteint sur le vélin des plantes, celles qui s'apprêtent à vivre et celles déjà mortes. Que ferions-nous s'il n'y avait plus d'herbes ni de plantes ? L'herbe noire sous la lune cache des vers luisants. Ils répondent en silence au morse des lucioles. Chaque pluie se transforme en caresse et finit par trouver le sexe de la pierre, la salive de la mer, ses aisselles de mousse, la mémoire des feuilles, la trace des chenilles sur le nacre des tiges. Chaque orage nous laisse quelque chose, des plumes, du charbon, des trésors perdus, des bottines pleines de boue, le doux oxyde du temps, des tatouages de sel sur l'écorce terrestre. L'eau des ruisseaux grossit et fait des pas de géant dans un trou de grillon. La terre déchirée laisse passer la sève. La mer d'île en île répand son écriture de sel, de l'arbre au coquillage, du sable de la grève à l'œuf de tortue. Les oiseaux font leurs nids dans l'ossature du rêve. Le vent déchire la robe des parfums, les bras morts de l'eau noire, l'armure du silence. Égaré dans la ville, je me retrouve dans le fouillis des ronces. Dans le chaos du siècle, les pas de l'herbe enjambent jusqu'aux carcasses rouillées. La paille reverdit après l'assaut du gel et repousse toujours sous la douleur des pas. Toutes les fleurs du monde respirent le même air.


par la freniere publié dans : Prose
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Jeudi 28 août 2008

Dans une nuit de contrebande, je transporte avec moi un sac à dos de rêves. Je les traverse en fraude au milieu du réel. Je ne m'éveille pas au chant du coq mais aux cris d'un tamia. Tous les matins, il cogne à ma fenêtre et me conte ses rêves. Il porte sur le dos des rayures d'espoir, une queue en arc-en-ciel. Ses yeux d'amande folle grignotent l'air du temps. Je dois lui rappeler où il cache ses noix. Trop occupé à vivre, il oublie ses réserves. Plus tard, lorsque je sors prendre un café sur la galerie et me mets à écrire, il laisse des écales entre mes mots, des poils roux sur les pages. Je n'ose plus poser mes lunettes sur la table, il en ronge les branches. Un bras de chemise qui pend sur une chaise lui sert de hamac. Il tient pension dans un érable. Chaque trou sert de chambre. Des insectes alimentent la plomberie des racines. Je bois le temps comme une eau vive. J'assaisonne l'espace avec des mots doux. J'apprends aux pierres le mot aimer. Je laisse des poèmes entre les bras d'une brouette, au manche d'une pioche, au long cou d'un boyau qui n'arrose plus rien. La dentelure des fougères appelle la métaphore. Les nuages sont les appuis qui manquent au pas de l'homme.
Cherchant une autre route, il marche avec ses yeux sur un trottoir d'azur.


La table est mise à l'horizon, le sel de mer avec le sucre d'orge, la confiture des nuages sur le grand pain du ciel, le poivre des oiseaux et le couvert des arbres, la nappe de lin bleu, l'assiette au beurre des collines chargées de verges d'or, la tasse d'un ruisseau, l'écuelle fangeuse où viennent boire les bêtes. Le vent cherche à se lever mais trébuche partout en renversant les chaises. Allongée sur la plage, l'écume de la mer se fait raser la barbe. Les oiseaux partent et reviennent comme une balançoire. Ils crient comme des enfants lorsque le vent les pousse. Le temps est une fourmi creusant l'argile. Les souvenirs glissent sur la mémoire en boule. Je ne sais pas où mène mon livre. Je ne sais pas écrire de la littérature. Je guette comme un chat le passage des ombres. Le bonheur passe vite. Je m'y raccroche par les mots. L'amour contredit «l'inconvénient d'être né.»


Avec leurs cris en dents de scie les quiscales klaxonnent. Elles découpent en stridences le silence végétal. «Nous sommes là ! Nous sommes là !» répètent-elles. «Nous le savons» maugréent les pierres qu'un tel comportement dérange. La terre se répand d'un horizon à l'autre. Toutes les feuilles se répondent. Il suffit d'une fourmi pour infléchir la trajectoire de l'air. Le haut est un écho du bas. La rivière est comme la main d'un fleuve, le fleuve un bras de mer, la source un doigt de la rivière. Toute rive est une bague. On s'aime avec les yeux, les bras, les lèvres. On s'aime avec les mots, les silences, les gestes. On s'aime avec le cœur, la tête, les épaules. On se sourit du bout des cils. On se regarde avec les pieds sur le miroir de la route.


La terre du jardin a mis son fond de thym et son cresson dépasse sous sa jupe d'orties. Sous son slip d'aromates, le parfum de ses cuisses embaume la salade. Les yeux de la rosée font cligner le soleil. La chlorophylle injecte sa vitamine verte. Les herbes se sourient. Les insectes jouent à chat-perché. Les pétales font de l'œil à la chaleur humide. Lorsque la pluie se couche dans le lit des semences, toutes les tiges se dressent. Chaque plante accorde son archet. De pourrissement en floraison, la vie fait son travail, elle repousse la mort. Une seule graine porte toute la mémoire du monde, du sperme végétal au clitoris des fleurs. Tout n'est qu'espoir, écriture des fées, mille manières d'aimer. Le goût de vivre garde l'odeur des premières naissances.

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Lundi 25 août 2008

Un arc-en-ciel se lève sur la page. Je mets ensemble ce qu'on sépare, la pluie et le soleil, le ciel avec la terre, la neige avec le sable, la grappe de raisins et la poignée de clous, l'écorce des érables et la bâche en plastique, la peau de la groseille et le froid du métal. Où qu'on aille, on ne s'arrache pas du ventre de sa mère. On traîne sous sa peau le sang du premier homme. Bien au-delà des choses, des noms, des habits, chacun porte en soi sa maison. Je n'y suis pas chez moi. Je cherche une petite chambre ouverte sur le cœur et la porte battant sur l'air des poumons. Trois pommes se mêlent au barbouillage de l'encre, des images aux bémols, un parapluie ouvert sous une pluie de sens, des ronflements d'avion sur le grand lit du ciel, des rêves de pucerons avec un ciel-de-lit, les housses végétales vêtant les pamplemousses, les houris, les hourrah, les heures aux notes bleues, les couleurs aux nuits blanches, la salade cosmique avec le jus du ciel.

À visiter ma tête, j'ai fini par me perdre. Trop encombrée d'idées, je dois la dégager, jeter les vieux adages, enjamber les cadavres, épousseter les mots, faire sauter d'un rire le poids du désespoir. Je ne cherche pas la saveur du jour mais le goût du bonheur, les épices infinies. Du bout de mon crayon, je pousse vers la page les racines tordues, les anciennes réponses, les nouvelles questions. Je tire et pousse dans les broussailles faisant sortir de terre des insectes sonores. Il reste sur la table quelques pièces du puzzle, un ciel de Caravage, des poils de mammouth, des éclats de silex, une antenne de télé rongée par la bêtise, la neige d'un écran qui grésille pour rien, une phrase qui grisonne, une autre qui grisaille, la pousse verte qui germe, la vieille mousse des pierres. Les mots reprennent vie au contact du sang, de la chair fraîche des pages. Chaque bourgeon prend soin de l'arbre. Chaque vague enseigne à la mer. Chaque enfant nous apprend ce que l'adulte ignore.

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Jeudi 21 août 2008

Un chat miaule dans ma gorge. Un grand chien sémantique mâchouille mes semelles. Mes phrases tiennent par des ficelles, des bouts de sens, des idées fixes, de vieux lacets de bottine, des clous de forge rouillés. Les parenthèses grincent comme de vieilles pentures. Des phrases tordues comme une roue de bicyclette tournoient sur la page. La force centrifuge des rayons laisse entrevoir l'invisible. Il n'est pas suffisant de voir pour n'être pas aveugle, il faut voir plus loin. Il n'est pas nécessaire de partir pour être ailleurs ni d'aller quelque part. Sous le masque des ans, je suis resté l'enfant. Je suis déjà celui que je serai demain. Je suis là sans y être. Je suis aussi là-bas portant le haut avec le bas, le silence et le bruit, le hasard et le but, le non avec le oui se tenant par la main. Je fais un livre avec n'importe quoi comme on habille une poupée, de la robe jaune des pissenlits, des souliers verts de l'herbe, des arbres en bigoudis, de la dentelle des neiges. L'échelle du pommier fait une portée d'oiseaux. Les fa se posent en haut avec leurs ailes en forme de flûte. Les sitelles plus bas bémolisent des si. Les do dièsent près du sol. Il n'y a pas de fleur sur une tige invisible mais l'idée d'une fleur. Il suffit d'un rien pour lancer l'écriture, une erreur de lecture ou une faute de frappe. Il y a des textes qui sortent en habit du dimanche sans qu'on sache pourquoi. Je les préfère en peau de clochard avec les mains calleuses et le cœur à l'envers, en culottes courtes avec les bras trop longs et les jambes trop petites, en queue de cheval avec les yeux doux et les idées de travers, assis en p'tit bonhomme sur la page à faire des simagrées. J'aime les taches de sons, les contre-sens, les voyelles mal rasées, les mots qui sautent, les varices des phrases, les poils de l'encre qui dépassent, les bafouilles à l'étroit dans la marge, les bras dépareillées dans les textes manchots, les chapeaux sur les a qui se mettent à voler comme les chapeaux de roue dans une collision. Je n'aime pas les timbres trop léchés mais le timbre du cœur qui résonne à la porte, les timbrés qui désertent les routes balisées, les cerfs-volants qui nagent et les bateaux qui flottent au milieu des nuages. Je préfère les bras d'une brouette aux muscles des athlètes et le fétu de paille au fer des haltères, les dessins naïfs aux chercheurs de poux, les travelings-avant aux fondus enchaînés, les rides au fond de teint, les fonds de tiroir aux fonds de commerce, les farces plates aux médailles, la poussière aux postiches, la postière au postier, les bas sales aux banquiers. L'écriture légère comme un dessin d'enfant. Le blé s'épèle comme du pain qu'on écrit sur la table. La phrase n'est qu'une écume sur la rivière des mots.

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Mercredi 13 août 2008

Les insectes galopent sur la bosse de l'été. Les arbres grattent le ciel. Trop à l'étroit dans les marges d'un livre, les mots sautent par la fenêtre et rejoignent les fraises, les pivoines, les arbres. Mes images font la planche sur la marée des pages. Il y a toujours un peu de paradis entre les jours amers, du soleil entre deux pluies. La terre tousse au ras de l'eau sans trop penser à ce qu'elle crache. Nous sommes tous inachevés. Je cherche un doigt qui manque, la vie qui fuit, les sourires oubliés Je cherche l'âme entre les mots. Je cherche l'homme entre les murs, l'enfant plié dans le ventre d'une mère et qui s'accroche encore. J'ai ma vie sur la langue léchant le jour qui passe comme un timbre d'espoir. La bête curieuse du temps réclame sa pitance. Les yeux s'égarent dans les choses.

Il y a sous chaque ride une blessure secrète, de vraies larmes dans le rire, une route inconnue au seuil de chaque pas, un monde virtuel sous le bout d'un crayon. Chaque goutte d'eau est amoureuse du sable. La pierre garde pour elle les confidences de la terre. Le ruisseau les ébruite à l'oreille du vent. Je retourne marcher dans mes pas jamais faits retrouver l'innocence de mes dessins d'enfant. En attendant, je vis. J'apprends à dénouer les lacets d'espérance. Que reste-t-il des beaux jours, des moins beaux et des autres que je n'ai pas vécus ? Que reste-t-il des mots, des hoquets et des larmes ? Pour un mot qui aboie quel os reste-t-il ? La bouche du passé rend l'avenir muet. On ne revient jamais, on ne fait que partir. On ne gagne jamais, on ne fait que se perdre. Je n'attends sur la route qu'un autre pas de plus. Au chant des oiseaux, j'ajoute les points et les virgules. La musique fait le reste.


La vie qui passe entre les orteils a toujours les idées bien en place, qu'elles soient de boue ou de rocaille, qu'elles soient debout ou de guingois. La présence de l'ombre agrandit la lumière. Je suis de terre moi aussi et l'insecte m'apporte sa ration de courage. L'espoir est simple comme la pauvreté. Il n'a pas les mains prises aux barreaux de sa cage, aux preuves et aux croyances. La pluie écrit son rêve sur une feuille morte. Il y a des mots d'amour qui nourrissent le pain, des phrases aux pieds d'enfant qui apprennent à marcher, des pages en chapeau gris servant d'épouvantail. Ce n'est pas drôle tous les jours de redresser d'un mot les vertèbres du monde. Une marche qui manque confond l'homme à ses limites. À vivre dans la neige, on devient peu à peu un ramasseur de feu. Je ne veux pas fermer les paupières des mots mais les ouvrir ailleurs, ouvrir la porte de l'enfance et la bouche des morts. Je ne cherche pas à toucher l'intouchable mais la peau de la vie, la chair secrète de l'âme. Je suis si peu moi-même au milieu d'une foule. Je voudrais bien que mes enfants interrogent mes mots et m'y trouvent parfois.


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Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

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